Avec Santa Frances, Jean-Frédéric Koné suit l’installation du trentenaire Cobb dans cette ville fictive et les relations sentimentales et sexuelles qu’il noue avec une galerie de personnages dont Lee, son charismatique colocataire ou encore Hoss, son gentil patron. Alors que débute ces jours-ci la deuxième partie de la « première saison », nous avons rencontré le dessinateur.

Jean-Frédéric Koné Santa Frances

Qui êtes-vous ? Quel est votre parcours ?

Je m’appelle Jean-Frédéric Koné. Je suis illustrateur et auteur de bandes-dessinées. Je vis en France, je suis Français, mais j’ai fait des études de communication au Canada. Et quand je suis rentré en France, je n’avais plus envie de travailler dans la communication et je me suis dit qu’il était temps de me lancer et de faire ce que j’avais envie de faire, c’est-à-dire dessiner. Et c’est ce que je fais depuis trois ans maintenant.

Vous consacrez-vous uniquement à votre travail personnel ou répondez-vous également à des commandes ?

Je consacre la moitié de mon temps à des commandes et des contrats divers. Mais depuis un an, l’autre moitié du temps est consacrée à ma BD Santa Frances.

Pouvez-vous justement nous parler de ce projet, Santa Frances ?

Santa Frances est un feuilleton plus ou moins comique sur la vie de jeunes hommes gays qui vivent dans une ville fictive, Santa Frances, inspirée de San Francisco. C’est une BD porno. Disons que c’est un feuilleton avec des scènes explicites pornographiques. C’est un projet que j’avais en tête depuis assez longtemps et j’ai profité d’avoir un peu plus de temps libre lors du premier confinement pour me lancer. La BD a eu un petit succès, j’ai donc continué et finalement ça m’a rapporté assez d’argent pour gagner ma vie.

Santa Frances

Est-ce votre première oeuvre porno et avez-vous rencontré des problèmes de censure, notamment sur les réseaux sociaux ?

C’est la première oeuvre avec des scènes pornos que j’ai montrée à d’autres personnes. Mais, comme la plupart des gens qui dessinent,  je pense qu’on a tous dessiné énormément de choses sexuelles qu’on n’a pas montré.

Par rapport à la censure, j’utilisais principalement Instagram pour diffuser ma BD et pour la promouvoir, donc oui j’ai eu pas mal de problèmes avec mon compte. Il y a beaucoup de posts qui ont été complètement effacés par Instagram. J’ai essayé de protester mais ça n’a pas fonctionné. Pourtant je censure moi-même toutes les planches que je publie sur les réseaux sociaux, mais ça n’a pas suffit. Donc malheureusement, la seule façon de lire la BD dans sa version non censurée, c’est de la lire sur Patreon ou d’acheter la version papier une fois que je la sortirais.

Est-ce que vous avez essayé de discuter avec Instagram de cette question de la censure ?

Honnêtement, c’est complètement impossible de discuter avec eux. Il n’y a aucune manière de parler avec qui que ce soit. D’après ce que j’ai compris, c’est que comme mes personnages, notamment dans les scènes de sexe, sont assez réalistes, l’algorithme d’Instagram se rend compte immédiatement que ce sont des corps nus et sévit immédiatement.

Après, il est possible de faire une réclamation auprès d’Instagram pour leur signifier une erreur : une fois sur deux, ils reconnaissent s’être trompés mais parfois ils surenchérissent en supprimant d’autres posts publiés depuis six mois et qui n’avaient pas posé de problème jusqu’ici. Du coup, j’ai beaucoup d’antipathie envers le système d’Instagram.

Santa Frances

Paradoxalement, c’est aussi grâce à Instagram que vous avez pu créé une communauté autour de Santa Frances. Avez-vous beaucoup de réactions de la part de vos lectrices et lecteurs ?

Oui, c’est une des raisons pour lesquelles je suis vraiment content d’avoir commencé cette BD et de l’avoir publiée. J’ai fait pas mal de BD dans ma vie et j’en ai même auto-publié certaines mais elles n’ont pas eu énormément de lecteurs et du coup je n’ai pas eu énormément de feedbacks sur mes oeuvres.

À chaque fois que je publie quelque chose, j’ aide dix à cent commentaires de la part de personnes vraiment investies dans les personnages et dans l’intrigue. C’est assez grisant et ça donne vraiment envie de continuer. Comme j’avais un rythme de publication assez intense, c’est une BD difficile à faire. Je m’étais fixé comme objectif de publier dix à trente pages par semaine, ce qui est complément stupide ! Mais les retours me donnaient envie de continuer même les jours où j’étais épuisé. Je me disais, les gens attendent, et moi j’ai envie de voir comment ils vont réagir à tel ou tel événement.

Est-ce que le public qui vous suit correspond au public que vous aviez en tête en créant Santa Frances ?

Avec cette BD, je m’adresse principalement à des hommes gays. J’utilise un vocabulaire que de jeunes gens gays connaissent et que je n’ai pas besoin d’expliquer. Quand je dis « je suis sur Grindr et j’ai reçu un tap », je n’ai pas envie d’expliquer ce que c’est un tap. Dans les commentaires, les gens s’expliquent les uns les autres, mais je n’ai pas envie moi d’avoir à le faire.

J’avais envie de faire une BD pour des gens qui savent déjà de quoi je parle. C’est pas une BD pour des hétéros qui ont envie de comprendre ce qu’est le monde gay. Ils peuvent la lire évidemment mais qu’ils fassent leurs recherches eux-mêmes si ça les intéresse. Par contre, ça ne veut pas dire que la BD est inaccessible pour des lecteurs non-gays. Après tout, ce sont juste les mésaventures romantiques et sexuelles d’une bande de jeunes adultes. Les spécificités relatives à leur homosexualité n’empêchent pas de pouvoir suivre l’histoire globale.

Santa Frances

C’est d’ailleurs ce qui est marquant dans Santa Frances : il s’agit de personnages gays, vivant dans la communauté gay, avec les codes de la communauté gay.

Oui, c’est ça. Je ne sais pas à quel point je réussis à capturer le monde gay : il y a encore pas mal de sujets que je n’ai pas encore abordés. Mais j’ai décidé de représenter ce que je sais du monde gay, la manière dont je le vis.

Santa Frances est rédigée en anglais avec une forte influence culturelle anglo-saxonne et  américaine. Est-ce que le fait d’avoir vécu au Canada y est pour quelque chose ?

Si je suis allé à Montréal, c’est que je voulais aller vivre en Amérique du Nord, c’est plutôt dans ce sens que ça s’est passé. Dans toutes mes oeuvres, j’ai toujours placé mes histoires soit aux États-Unis soit dans une espèce d’Amérique du Nord.

C’est aussi surtout que la majorité des films, des séries et même des livres que je lis se déroulent souvent aux États-Unis. C’est un univers qui m’est familier, comme pour beaucoup de gens.

Dans le cas de Santa Frances en particulier, c’est une ville qui ressemble à San Francisco et je pense que dans l’imaginaire collectif San Francisco est une ville gay. Quand tu penses à San Francisco, tu penses soit à Google soit aux gays. Et je cherchais une ville dans le monde qui corresponde le plus à un endroit où l’on puisse rencontrer des gens queers un peu partout sans que ce soit étonnant.

Est-ce que le choix de cet environnement n’est pas aussi une façon de ne pas avoir à traiter de manière centrale les LGBTphobies, globalement absentes de votre BD ?

Oui. Je pense que ça a changé récemment mais dans beaucoup de narratives sur l’homosexualité produites jusqu’ici, il y avait souvent des sujets sur l’homophobie, sur les attaques homophobes. Et personnellement, j’ai eu de la chance, mais j’ai très peu vécu ce genre de choses. Même quasiment jamais. Du coup, ce n’est pas ce dont j’ai envie de parler principalement. Si ça doit arriver, ça arrivera dans l’histoire, mais ce n’est pas le sujet qui m’intéresse le plus.

Santa Frances

Est-ce que le fait de ne pas faire de l’homophobie le centre de la BD n’est pas aussi une manière d’affirmer qu’on peut bien vivre son homosexualité ?

Je pense, oui. Dans Santa Frances, quasiment aucun personnage ne questionne l’homosexualité. Actuellement, j’écris un épisode sur la famille de Cobb, le personnage principal. Ils ont tous accepté son homosexualité mais ils font des petites remarques. Et je trouve plus intéressant d’évoquer ces micro-agressions du quotidien que les agressions physiques dans la rue, dont on a déjà beaucoup parlé.

Est-ce que vous avez un personnage favori dans Santa Frances ?

Oui, mon personnage préféré, c’est Hoss. C’est d’ailleurs le personnage favori de tout le monde. C’est celui qui correspond le plus à ce que j’aime physiquement : j’avais envie de créer un personnage qui corresponde à mes canons personnels de beauté. Mais ce n’est pas celui qu’on voit le plus souvent.

Vous êtes actuellement en pause de publication de Santa Frances, parce que vous avez terminé la première partie, c’est bien ça ?

Oui, j’ai fini la première partie de la « première saison ». Et là j’ai commencé à publier la deuxième partie sur Patreon il y a quelques semaines et sur Instagram depuis 2 jours, mais mon rythme est un peu plus lent qu’avant parce que j’ai pas mal d’autres choses à faire, donc c’est moins régulier que d’habitude. Mais dès que je pourrais, je vais me remettre à faire des nuits blanches pour terminer mes planches.

Vous avez évoqué la possibilité d’une publication papier de Santa Frances, qu’en est-il ?

J’ai l’intention en effet de lancer une campagne Kickstarter pour la publication de la première partie en trois ou quatre volumes, parce que beaucoup de personnes me le demandent sur Instagram et Twitter.

Retrouvez Santa Frances en ligne sur Instagram et Twitter et en version payante non censurée sur Patreon 

Retrouvez Jean-Frédéric Koné sur le web et sur Instagram.

 

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