Pour qui s’intéresse à la pensée queer et féministe et à son évolution, force est de constater le succès grandissant de plusieurs médias traitant de ces questions. 

Par Diane R. et Valentin Fesquet 

Des têtes de gondole en librairie au nombre de téléchargements sur les plateformes de podcasts, certaines voix commencent à connaître une audience de plus en plus large. Nous en noterons deux : celle de Victoire Tuaillon via ses deux podcasts (devenus livres, voir Hétéroclite #150) Les couilles puis plus récemment Le cœur sur la table et celle de Mona Chollet qui, après le succès de son ouvrage Sorcières en 2018 (voir Hétéroclite #138) revient en fanfare avec Réinventer lamour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles.

Toutes deux connaissent un grand succès et une belle couverture médiatique de leur travail. Toutes deux ont en commun une démarche de déconstruction du patriarcat tout en affirmant leur hétérosexualité. Ces femmes, car force est de constater qu’il ne s’agit que de femmes, posent un regard sur l’hétérosexualité depuis leur propre place, sans négliger la pensée des personnes LGBT+. De fait, dans les podcasts de Victoire Tuaillon, on a entre autres pu entendre Paul B Preciado et Virginie Despentes, et l’essai de Mona Chollet abonde de références à la théoricienne queer Jane Ward, et son récent The Tragedy of Heterosexuality, pas encore traduit en français.

Se pose alors la question des raisons d’un tel succès : quelles particularités offre l’œuvre de Victoire Tuaillon ou de Mona Chollet ? À quelles attentes sociales, intellectuelles, et émotionnelles viennent-elles répondre, pour permettre qu’un essai féministe comme Réinventer lamour atteigne une reconnaissance médiatique et commerciale aussi remarquables ?

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Réussir à faire entendre une critique de lhétérosexualité  

Mona Chollet récupère le genre de l’essai d’une manière particulièrement fructueuse : ne cherchant pas à disparaître derrière l’exposé de sa pensée, elle l’ancre plutôt dans son expérience personnelle, n’hésite pas à dire « je », à raconter quels événements intimes ont éveillé en elle le besoin de se poser telle question, d’écrire tel livre. Et plutôt que de donner l’illusion d’une maîtrise totale du sujet, d’un exposé inattaquable, ses œuvres se lisent davantage comme des cheminements de réflexion, parcourues de nombreux renvois à des romans, des essais, des films ou des podcasts qui nourrissent son propos. En ce sens, il y a dans sa manière de procéder quelque chose de foncièrement abordable, au meilleur sens du terme, puisqu’elle offre à lire une pensée qui se construit, ce qui n’est pas sans rappeler les interventions de Victoire Tuaillon dans chacune de ses émissions. Dans les deux cas, les autrices font office de passeuses, et offrent une entrée foisonnante dans les questionnements féministes.

Là où, en tant que personnes LGBT+ nous devons en permanence composer avec une société qui nous marginalise, nous menace ou au mieux se targue de nous « tolérer », nous poussant trop souvent à choisir entre nous cacher ou nous justifier, et, par conséquent, nous obligeant toujours à lutter, les personnes hétérosexuelles qui souhaitent sortir d’un fonctionnement hétéronormatif se voient en permanence incitées à s’y maintenir. On comprend alors pourquoi il devient nécessaire de construire une communauté de pensée hétérosexuelle mais non hétéronormative. Et c’est sans doute de ça que parle le succès des livres de Mona Chollet ou des émissions de Victoire Tuaillon : d’une volonté de pouvoir sortir de l’hétérosexualité comme régime politique et de vivre des amours moins scriptées, moins tributaires de la domination sociale.

Car si l’on doit avouer qu’elles nous donnent souvent le sentiment d’enfoncer les portes ouvertes des lieux communs de la pensée queer, leur succès est la preuve heureuse que le régime hétéro-patriarcal ne peut plus perdurer.

Succès et crispations

On entend cependant s’élever certaines craintes, face à un tel succès, quant à la place qui sera laissée aux personnes queer dans un mouvement de remise en cause de l’hétérosexisme mené par des personnes hétérosexuelles.

Une crainte sûrement que l’histoire se répète, qu’un mouvement qui gagne en visibilité et prétende à davantage de reconnaissance ne finisse par se lisser, à épurer de force ses éléments les moins assimilables, à la manière dont les premières marches des fiertés, portées d’abord par les populations les plus précaires et radicales de la communauté, ont fini par les évincer du mouvement.

Car si les ouvrages féministes deviennent des best-sellers lucratifs, et surtout si les voix qui s’entendent sont principalement celles des hétérosexuel·les, on sait qui restera, encore une fois, sur le bas-côté. La révolution queer telle que nous la souhaitons n’aura pas lieu.

Et pourtant, que serait une révolution queer si elle-même ne se montrait pas inclusive ? Que serait une révolution des pratiques amoureuses si elle excluait les amours hétérosexuelles ? Gageons pour cela que le beau travail de Juliet Drouard, dans son récent ouvrage Sortir de lhétérosexualité, (publié justement par la maison d’éditions pilotée par Victoire Tuaillon) et son invitation à sortir ensemble de l’hétérosexualité, au sens politique du terme et ce, qui que soit l’objet de nos amours, gagne en puissance pour une lutte collective qui ne laisserait personne à la marge.

À lire :

Réinventer l’amour de Mona Chollet (Éditions La Découverte). En librairies. 

Le Coeur sur la table de Victoire Tuaillon (Éditions Binge). En librairies. 

Sortir de l’hétérosexualité de Juliet Drouard (Éditions Binge). En librairies. 

À voir :

Rencontre autour de Sortir de l’hétérosexualité avec Juliet Drouard et Wendy Delorme le 4 décembre 2021 à 19h à Grrrnd Zero, 60 avenue de Bohlen-Vaulx-en-Velin en before de l’Anniversaire des Collages Féministes Lyon

 

© illustration : Cyril Vieira da Silva

 

 

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