Et si La pensée straight de Monique Wittig nous permettait d’élaborer une critique féministe de l’écriture inclusive ? 

Si l’écriture inclusive est aujourd’hui le projet de lutte contre le sexisme de la langue le plus médiatisé, il est possible d’y réfléchir de manière critique, en se demandant s’il n’existe pas d’autres moyens de diminuer l’emprise linguistique de la domination sociale. En ce sens, la réflexion que porte Monique Wittig, dès 1992, dans son ouvrage La pensée straight, est particulièrement intéressante : dès la naissance, par exemple lors de la déclaration du sexe du nourrisson à l’état civil, nous enfermons les individus dans des catégories de sexe. Nous accordons par ailleurs une signification telle aux différences qui viendraient justifier cette distinction, que nous en avons opéré une scission dans l’espèce humaine, comme si les hommes et les femmes, du fait de leur appartenance à ces catégories de sexe distinctes, étaient ontologiquement différents.

Politiquement, l’enjeu est pour Wittig d’abolir la pertinence de ces catégories, de faire en sorte que les individus puissent construire leur subjectivité propre, indépendamment du script obligatoire offert pour toute adhésion à une catégorie de sexe. C’est à proprement parler une révolution de nos perceptions, dont on imagine qu’elle peut passer par la suppression de la mention du sexe à l’état civil, mais qui constitue également un champ de bataille à mener dans la langue, elle-même structurée par cette règle de la différence entre homme et femme, masculin et féminin. 

Dans ce contexte, le genre grammatical est « l’indice linguistique de l’opposition politique entre les sexes », et si genre se met ici au singulier, c’est parce que, selon Wittig, il n’y a de genre grammatical que féminin. En effet, le masculin étant rattaché au général (on peut dire « les hommes » pour tous les êtres humains, comme pour tous les individus mâles), il jouit de la possibilité de ne pas se déclarer dans la langue. Dès lors, l’expression du genre grammatical devient le seul apanage des femmes, une demande de se signaler en tant que femme, tandis que l’homme peut jouir de la prétention au général.

On voit alors pourquoi la solution proposée par l’écriture inclusive ne satisfait pas ce projet politique : faire en sorte que le féminin apparaisse systématiquement est, pour l’autrice/l’auteur, la perpétuation de cette injustice sociale et linguistique, qui force les femmes à n’exister qu’en tant que femmes, à ne pouvoir prendre la parole que depuis cette position particulière, les privant de fait de leur prétention à l’universel.

On peut réfléchir – et être en désaccord – sur l’intérêt à défendre ou abandonner la valeur d’un point de vue particulier, et sur la nécessité de viser à l’universel, notion ô combien épineuse.

Il n’en demeure pas moins qu’une réflexion aussi radicale a quelque chose de profondément enthousiasmant, à l’idée que la langue française pourrait se déployer en dehors du genre, et permettre ainsi aux individus de se nommer au-delà de cette distinction binaire masculin-féminin, et de tout ce qu’elle comporte d’inégal et d’enfermant. 

À LIRE
La pensée straight de Monique Wittig (Éditions Amsterdam).

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.