Les luttes visant à enrayer l’invisibilisation des femmes dans et par la langue ont réussi à acquérir une certaine médiatisation, non sans crispations. Les limites posées par sa binarité de genre, quant à elles, apparaissent davantage sur le devant de la scène depuis la polémique suscitée par l’entrée du pronom « iel » dans le Robert en ligne.

Parmi les nombreux héritages latins du français, le genre neutre n’a malheureusement pas été repris, et la plupart des termes neutres en latin ont été absorbés par le masculin français. Ainsi, pour reprendre le mot de Sophie Labelle, parler français nécessite non seulement de se genrer à chaque instant, mais avec soi « chaque objet dans la pièce, et tout le monde dans un rayon de vingt kilomètres ». 

Pour autant, l’absence d’un neutre, ou du moins d’une possibilité de parler et de nommer en-dehors du couple binaire masculin-féminin se révèle dans toute sa pesanteur tant pour des personnes non-binaires que pour celles et ceux souhaitant réduire l’importance des significations sociales rattachées au genre. 

Or, contourner le genre en français engage une refonte en profondeur : au-delà des pronoms, qui eux-mêmes se déclinent, les adjectifs et les noms ne sont que rarement épicènes. 

Par ailleurs, dans le cas des noms épicènes, comme par exemple «artiste», se pose toujours la question de l’article et de l’accord, puisque, dans le cas d’un groupe mixte, le masculin sera préféré pour sa prétendue neutralité.

Se satisfaire du masculin pour ses accointances avec le neutre pose pourtant invariablement problème. En effet, cela perpétue l’illusion selon laquelle le masculin n’est pas situé, et reconduit l’invisibilisation du féminin. Une neutralité acquise par ce biais court alors le risque quasi-inévitable de redorer une injustice de genre contre laquelle les mouvements féministes et LGBT+ entendent lutter.  

Créativité et débrouillardise

Complexe ne signifiant pas impossible, de nombreuses personnes se sont déjà engagées dans un chantier de réflexion et de créativité permettant de décloisonner la langue française pour la rendre plus profondément inclusive. On en retrouve un état des lieux dans l’ouvrage Devenir non-binaire en français contemporain, sous la direction de Vinay Swamy et Louisa Mackenzie, enrichi d’un entretien avec Alpheratz, linguiste et sémiologue à qui nous devons notamment la Grammaire du français inclusif, et un nombre déjà remarquable de propositions pour un genre neutre.

Si les systèmes proposés peuvent de prime abord sembler perturbants, car inhabituels, gageons que le travail de fond, mené depuis un certain temps déjà par des personnes concernées, des associations, militant·es, chercheur·euses et artistes, saura s’inscrire dans la durée, se rendre plus familier, et se matérialiser dans les usages.

À lire :

Devenir non-binaire en français contemporain, sous la direction de Vinay Swamy et Louisa Mackenzie (Éditions Le Manuscrit). En librairies.

Grammaire du français inclusif par Alpheratz. En librairies.

 

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