Le front du Rufus - interview avec Rufus Wainwright
Deux mois après la mort de sa mère, la chanteuse folk canadienne Kate McGarrigle, décédée d’un cancer le 18 janvier dernier, l’extravagant Rufus Wainwright sortait au printemps son sixième album studio, All Days Are Nights – Songs for Lulu. Un opus beaucoup plus sombre que les précédents (à l’image de sa pochette), sur lequel les arrangements et les orchestrations savamment travaillés ont cédé la place à une configuration dépouillé et quasi-minimaliste : juste une voix et un piano. C’est donc un Rufus encore marqué par l’épreuve mais apparemment serein qui a bien voulu répondre par téléphone à nos questions…
Vous avez déclaré dans une interview que la «Lulu» du titre de votre album était une référence au personnage éponyme joué par Louise Brooks dans le film Loulou (Pandora’s Box, 1929). Pourquoi ce personnage était-il si important pour vous ? Que représente-t-il ?
Louise Brooks qui interprète Loulou dans l’Allemagne de 1929, cette Américaine qui débarque en Europe, cette actrice si belle, c’est un peu la personnification ultime de la femme fatale (en français, NdlR), l’équivalent de, disons, Marylin Monroe dans Certains l’aiment chaud, mais en bien plus sombre bien sûr, en raison du contexte historique et de ce qui s’est passé en Allemagne quelque années plus tard… À mes yeux, c’est un symbole de mon côté obscur. La plupart des gens en ont un, mais le mien est public : j’en parle beaucoup, j’écris des chansons sur lui, mais je dois faire attention, parce qu’à trop jouer avec lui on risque de l’énerver… Donc pour moi, cet esprit sombre est personnifié et identifié par Louise Brooks. Les chansons de cet album sont en quelque sorte un sacrifice à cette déesse pour la satisfaire et la tenir à distance.
Cet album a été enregistré durant les semaines d’agonie de votre mère à l’hôpital. Peut-on le considérer comme un album de deuil ? Comment le qualifierez-vous ?
L’album a été entièrement écrit, enregistré et mixé avant la mort de ma mère. Ensuite, j’ai passé environ un mois avec elle avant qu’elle ne nous quitte. J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir travailler ainsi, parce qu’après cela, il fallait que je mette tout le reste de côté pour pouvoir me consacrer à ma mère. Mais l’album ne parle pas vraiment de la mort de ma mère, en tout cas pas directement et explicitement : elle est plus là en arrière-plan.
Est-ce que vous pensez que cet album peut apporter du réconfort à ceux qui, comme vous, doivent faire face à la mort imminente d’un être cher ?
J’ai toujours parlé très ouvertement de mes problèmes personnels, que ce soit mon combat contre la drogue, ma relation conflictuelle avec mon père ou la difficulté d’être gay lorsqu’on est encore un enfant ; et mes fans l’ont toujours beaucoup apprécié. En ce qui concerne ce sujet particulier, la mort de ma mère, c’est quelque chose d’universel, auquel chacun de nous est confronté, donc oui, je pense que cet album peut apporter une certaine aide.
All Days Are Nights s’ouvre sur une chanson intitulée Who Are You New York?. La Grosse Pomme est-elle toujours votre ville préférée ?
Je vis à New York, j’ai également acheté une maison qui donne sur l’océan pas très loin, une grande partie de ma famille et de mes amis vit là-bas, et c’est une ville où il est très facile de vivre pour peu que vous ayez un peu d’argent. Mais je ne dirais plus que c’est ma ville préférée ; ce n’est plus la ville d’autrefois, elle s’est un peu embourgeoisée pourrait-on dire… Il y a malheureusement aujourd’hui d’autres villes qui sont plus intéressantes, comme Berlin, ou même Naples paraît-il (rires)… Mais j’adore toujours New York, et peut-être qu’un jour il y aura un nouveau krach immobilier et qu’alors nous danserons tous nus dans la rue…
La tournée de promotion de cet album s’accompagne d’une scénographie assez particulière qui mélange la musique et les arts visuels ; pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?
Cette tournée est assez incroyable je pense. La première moitié du spectacle est entièrement dédiée au nouvel album, et je demande au public de ne pas applaudir entre les chansons. Durant cette première partie sera projetée une très belle vidéo du grand artiste écossais Douglas Gordon, qui a filmé mes yeux en très gros plan : le résultat est assez fascinant… Je porte également une tenue conçue par Zaldy, qui s’était occupé des costumes de la dernière tournée de Michael Jackson, qui n’a finalement jamais eu lieu. Vous savez, j’ai fait pas mal de tournées en solo ces dernières années et j’avais besoin de faire quelque chose de neuf et d’intéressant. Et ça marche : les spectateurs sont généralement ébahis après cette première partie qui est plutôt sombre, mystérieuse et sans compromis.
Prima Donna, l’opéra que vous avez écrit récemment et dont la première a eu lieu en juillet 2009 à Manchester, a été joué en avril à Londres et en juin à Toronto. Y a-t-il une chance pour qu’on puisse le voir un jour en France ?
On essaye de le faire jouer à Paris, mais nous sommes encore en pleines négociations, donc je ne peux rien annoncer pour l’instant. L’action de Prima Donna se déroule en France, à Paris, et la musique est également très inspirée par la France, donc oui, il faut qu’on arrive à le monter en France ! C’est un de mes plus grands rêves, en fait, de le faire jouer à Paris.
Pourquoi était-ce si important pour vous d’écrire le livret de cet opéra en français ?
Une grande partie de la musique de Prima Donna est très romantique, un peu impressionniste et très inspirée par une époque révolue. Le français se prête bien mieux à cela que l’anglais. L’anglais aurait pu marcher pour certaines choses mais pas pour d’autres, alors que le français marchait tout le temps, et il s’est donc presque imposé de lui-même dans les paroles.
Vous semblez très attiré et très fasciné par le monde de l’opéra. Avez-vous déjà songé à devenir un chanteur lyrique ?
Oui, j’y ai pensé un peu, je suis allé dans une école de musique ; j’ai pensé que je pourrais y étudier l’opéra, mais ils n’aimaient pas mon style vestimentaire ! (rires). Il fallait porter des collants, des chemises blanches, et j’ai fini par laisser tomber, parce que je savais que s’ils n’aimaient pas la façon dont je m’habillais j’aurais des ennuis… La mode dans le monde de l’opéra n’est pas terrible ! (rires)
Par le passé, vous avez souvent montré de l’intérêt pour la vie politique américaine. Vous y intéressez-vous toujours ? Que vous inspire-t-elle ?
Oui, je m’y intéresse beaucoup parce qu’on assiste en ce moment à un très fort réveil de la droite américaine après l’élection d’Obama, et les premières personnes qui sont montrées du doigt dans des circonstances pareilles sont toujours les homosexuels. Je crois vraiment qu’il y a une très forte homophobie aux États-Unis, et que nous sommes actuellement menacés, bien plus que nous l’étions sous George W. Bush, parce que quand les républicains sont aux affaires, ils se calment un peu, mais quand ils sont dans l’opposition ils font tout ce qu’ils peuvent pour faire appliquer leurs idées… Donc je crois que nous devons vraiment rester sur nos gardes et nous méfier du retour de flamme après l’élection d’Obama. Le gouvernement actuel est bien meilleur, bien plus tolérant et bien plus intelligent que le précédent, et je crois que c’est ce qui les énerve ! (rires)
_Propos recueillis par téléphone et traduits par Romain Vallet_
www.rufuswainwright.com
Vous avez déclaré dans une interview que la «Lulu» du titre de votre album était une référence au personnage éponyme joué par Louise Brooks dans le film Loulou (Pandora’s Box, 1929). Pourquoi ce personnage était-il si important pour vous ? Que représente-t-il ?
Louise Brooks qui interprète Loulou dans l’Allemagne de 1929, cette Américaine qui débarque en Europe, cette actrice si belle, c’est un peu la personnification ultime de la femme fatale (en français, NdlR), l’équivalent de, disons, Marylin Monroe dans Certains l’aiment chaud, mais en bien plus sombre bien sûr, en raison du contexte historique et de ce qui s’est passé en Allemagne quelque années plus tard… À mes yeux, c’est un symbole de mon côté obscur. La plupart des gens en ont un, mais le mien est public : j’en parle beaucoup, j’écris des chansons sur lui, mais je dois faire attention, parce qu’à trop jouer avec lui on risque de l’énerver… Donc pour moi, cet esprit sombre est personnifié et identifié par Louise Brooks. Les chansons de cet album sont en quelque sorte un sacrifice à cette déesse pour la satisfaire et la tenir à distance.
Cet album a été enregistré durant les semaines d’agonie de votre mère à l’hôpital. Peut-on le considérer comme un album de deuil ? Comment le qualifierez-vous ?
L’album a été entièrement écrit, enregistré et mixé avant la mort de ma mère. Ensuite, j’ai passé environ un mois avec elle avant qu’elle ne nous quitte. J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir travailler ainsi, parce qu’après cela, il fallait que je mette tout le reste de côté pour pouvoir me consacrer à ma mère. Mais l’album ne parle pas vraiment de la mort de ma mère, en tout cas pas directement et explicitement : elle est plus là en arrière-plan.
Est-ce que vous pensez que cet album peut apporter du réconfort à ceux qui, comme vous, doivent faire face à la mort imminente d’un être cher ?
J’ai toujours parlé très ouvertement de mes problèmes personnels, que ce soit mon combat contre la drogue, ma relation conflictuelle avec mon père ou la difficulté d’être gay lorsqu’on est encore un enfant ; et mes fans l’ont toujours beaucoup apprécié. En ce qui concerne ce sujet particulier, la mort de ma mère, c’est quelque chose d’universel, auquel chacun de nous est confronté, donc oui, je pense que cet album peut apporter une certaine aide.
All Days Are Nights s’ouvre sur une chanson intitulée Who Are You New York?. La Grosse Pomme est-elle toujours votre ville préférée ?
Je vis à New York, j’ai également acheté une maison qui donne sur l’océan pas très loin, une grande partie de ma famille et de mes amis vit là-bas, et c’est une ville où il est très facile de vivre pour peu que vous ayez un peu d’argent. Mais je ne dirais plus que c’est ma ville préférée ; ce n’est plus la ville d’autrefois, elle s’est un peu embourgeoisée pourrait-on dire… Il y a malheureusement aujourd’hui d’autres villes qui sont plus intéressantes, comme Berlin, ou même Naples paraît-il (rires)… Mais j’adore toujours New York, et peut-être qu’un jour il y aura un nouveau krach immobilier et qu’alors nous danserons tous nus dans la rue…
La tournée de promotion de cet album s’accompagne d’une scénographie assez particulière qui mélange la musique et les arts visuels ; pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?
Cette tournée est assez incroyable je pense. La première moitié du spectacle est entièrement dédiée au nouvel album, et je demande au public de ne pas applaudir entre les chansons. Durant cette première partie sera projetée une très belle vidéo du grand artiste écossais Douglas Gordon, qui a filmé mes yeux en très gros plan : le résultat est assez fascinant… Je porte également une tenue conçue par Zaldy, qui s’était occupé des costumes de la dernière tournée de Michael Jackson, qui n’a finalement jamais eu lieu. Vous savez, j’ai fait pas mal de tournées en solo ces dernières années et j’avais besoin de faire quelque chose de neuf et d’intéressant. Et ça marche : les spectateurs sont généralement ébahis après cette première partie qui est plutôt sombre, mystérieuse et sans compromis.
Prima Donna, l’opéra que vous avez écrit récemment et dont la première a eu lieu en juillet 2009 à Manchester, a été joué en avril à Londres et en juin à Toronto. Y a-t-il une chance pour qu’on puisse le voir un jour en France ?
On essaye de le faire jouer à Paris, mais nous sommes encore en pleines négociations, donc je ne peux rien annoncer pour l’instant. L’action de Prima Donna se déroule en France, à Paris, et la musique est également très inspirée par la France, donc oui, il faut qu’on arrive à le monter en France ! C’est un de mes plus grands rêves, en fait, de le faire jouer à Paris.
Pourquoi était-ce si important pour vous d’écrire le livret de cet opéra en français ?
Une grande partie de la musique de Prima Donna est très romantique, un peu impressionniste et très inspirée par une époque révolue. Le français se prête bien mieux à cela que l’anglais. L’anglais aurait pu marcher pour certaines choses mais pas pour d’autres, alors que le français marchait tout le temps, et il s’est donc presque imposé de lui-même dans les paroles.
Vous semblez très attiré et très fasciné par le monde de l’opéra. Avez-vous déjà songé à devenir un chanteur lyrique ?
Oui, j’y ai pensé un peu, je suis allé dans une école de musique ; j’ai pensé que je pourrais y étudier l’opéra, mais ils n’aimaient pas mon style vestimentaire ! (rires). Il fallait porter des collants, des chemises blanches, et j’ai fini par laisser tomber, parce que je savais que s’ils n’aimaient pas la façon dont je m’habillais j’aurais des ennuis… La mode dans le monde de l’opéra n’est pas terrible ! (rires)
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Oui, je m’y intéresse beaucoup parce qu’on assiste en ce moment à un très fort réveil de la droite américaine après l’élection d’Obama, et les premières personnes qui sont montrées du doigt dans des circonstances pareilles sont toujours les homosexuels. Je crois vraiment qu’il y a une très forte homophobie aux États-Unis, et que nous sommes actuellement menacés, bien plus que nous l’étions sous George W. Bush, parce que quand les républicains sont aux affaires, ils se calment un peu, mais quand ils sont dans l’opposition ils font tout ce qu’ils peuvent pour faire appliquer leurs idées… Donc je crois que nous devons vraiment rester sur nos gardes et nous méfier du retour de flamme après l’élection d’Obama. Le gouvernement actuel est bien meilleur, bien plus tolérant et bien plus intelligent que le précédent, et je crois que c’est ce qui les énerve ! (rires)
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