Pedro Almodóvar, un cinéma régi par la loi des désirs

Tous les désirs sont permis dans le cinéma d’Almodóvar. C’est cette reformulation radicale des genres et des normes qui le rend si moderne et si indispensable en nos temps normatifs.

Trente-cinq ans après son apparition avec Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier (1980), le Festival Lumière célèbre le cinéma de Pedro Almodóvar. Mais que va-t-on fêter durant cette manifestation de prestige ? L’un des plus éblouissants metteurs en scène contemporains ? Le réinventeur du cinéma de son pays, le créateur de la Movida, le roi du mélo flamboyant et de la comédie folle ? Ou le réalisateur qui a imposé, comme nul autre, l’idée qu’on ne naît ni homme ni femme mais qu’on s’invente l’un ou l’autre (ou autre chose), celui qui s’amuse de film en film à reconstituer à sa main la (ou plutôt les) famille(s), celui qui a su montrer que la différence (de sexe, de sexualité, de genre…) doit devenir non pas invisible et normalisée mais tout bonnement normale ?

Évidemment, ni Pedro ni son œuvre ne peuvent être ainsi découpés en tranches et il est d’ailleurs assez sidérant de voir comment le Madrilène a su mixer en un tout ultra-cohérent une telle variété de motifs qu’on aurait pu, à priori, estimer contradictoires voire inconciliables.

Car c’est bien en cela qu’Almodóvar a réussi à affirmer sa singularité : en réinvestissant, de façon à la fois parodique et maniaque, les genres cinématographiques les plus populaires (le mélo, le soap, la comédie…) et en les pervertissant de l’intérieur, en particulier en bousculant les genres : on a toujours le choix chez Almodóvar d’être un homme, une femme, un trans, un trav, un homo, un hétéro, un bi (on en oublie sûrement…). Et personne ne s’en prive, sa filmographie offrant certainement la plus forte concentration du cinéma mondial de personnages ayant jeté par dessus bord les normes sociales pour vivre, en toute liberté et en toute évidence, la vie qu’ils se sont choisie.

Un cinéma sans entraves

pedro almodóvar

On ne se risquera pas à tenter une liste exhaustive de ces innombrables et réjouissantes transgressions. On rappellera juste pour mémoire la nonne lesbienne et héroïnomane de Dans les ténèbres (1983), la sœur du héros de La Loi du désir (1987) qui a changé de sexe pour l’amour de son père, le juge austère se transformant en reine de cabaret de Talons aiguilles (1991), le père transsexuel de Tout sur ma mère (1999), le travesti cherchant à se venger du religieux qui abusait de lui lorsqu’il était enfant dans La Mauvaise éducation (2004), les stewards folles des Amants passagers (2013)…

Tout est possible dans ce cinéma sans entraves, rien n’est figé car, comme le dit la bonne moustachue interprétée avec délices par Rossy de Palma dans Kika (1993) : «la moustache n’est pas réservée aux hommes. (…) Les hommes à moustache sont des pédales ou des fachos, quand c’est pas les deux à la fois !».

Familles choisies contre familles moisies

Cette façon de déborder des genres établis avec un naturel confondant – qui se double par les rôles importants offerts à des artistes transgenres tels Bibi Andersen ou Antonia San Juan – donne ainsi aux films de l’ami Pedro une allure désinhibée absolument sans équivalent, tendant un miroir ultra-moderne d’elle-même à la société espagnole et plus largement aux spectateurs du monde entier qui font depuis longtemps un triomphe à ces œuvres débarrassées de tout tabou.

Le cinéma d’Almodóvar ne se contente pourtant pas de rebattre ainsi sans fin les cartes de l’identité, il joue aussi à reformuler le cadre traditionnel où s’ébrouent ces identités : la famille. Aux liens étouffants et souvent mortifères de la famille au sens biologique du terme (on ne compte plus chez lui les mères castratrices, les pères tyranniques et vice-versa), il préfère les liens des familles de raccroc que se constituent ses personnages. De Tout sur ma mère à Volver (2006), ce sont ces familles choisies (ou en tout cas fortement recomposées) qui protègent, réconfortent, accompagnent, soutiennent. Ce faisant, là encore, Almodóvar développe une vision queer du monde, c’est-à-dire une vision follement libre et qui fait un bien fou.

 

 

Pedro à Lyon

Le Prix Lumière 2014 sera donc remis à Pedro Almodóvar vendredi 17 octobre en soirée à l’Amphithéâtre du Centre des Congrès de  Lyon. La quasi-totalité de sa foisonnante filmographie sera également présentée en rétrospective durant toute la semaine du festival.
Festival Lumière, du 13 au 19 octobre à Lyon / www.festival-lumiere.org

 

 

Photo 1 : Rossy de Palma et Veronica Forque dans Kika (1993) – © El Deseo / Jean-Marie-Leroy
Photo 2 : Penelope Cruz et Yohana Cobo dans Volver (2006) © El Deseo

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