Jean-Luc Lagarce est l’un des auteurs de théâtre les plus importants de la fin du XXe siècle. À l’occasion du cinquantenaire de sa naissance, François Berreur et de nombreux autres metteurs en scène lui rendent hommage.

Lorsque Jean-Luc Lagarce meurt du sida en 1995, son œuvre d’auteur n’est pas encore reconnue. Personnage néanmoins important dans le milieu du théâtre, essentiellement pour son travail de metteur en scène, ses pièces s’imposent par la suite grâce à la conviction de ses proches et de tous ceux qui saisissent leur importance. 2007 est en quelque sorte une année de consécration post-mortem puisque à l’occasion du cinquantenaire de sa naissance, François Berreur a engagé une «année Lagarce» pendant laquelle de nombreux textes ont été ou vont être mis en scène un peu partout en France. François Berreur était l’un de ses compagnons de théâtre privilégié ; ensemble ils ont fondé la maison d’éditions Les Solitaires intempestifs, référence aujourd’hui en matière de textes dramatiques, auxquelles a notamment paru ces dernières années l’intégralité de l’œuvre de Lagarce. Pour François Berreur, son ami défunt avait ce génie, «à travers une histoire particulière, de raconter toutes les histoires». Et c’est effectivement ce qui frappe dans ses pièces. Le thème narratif paraît a priori trivial, les personnages sans épaisseur dramatique et pourtant, quelque chose d’universel passe. Ce tour de passe-passe est rendu possible par la langue de Lagarce, inédite, «très concrète mais pas naturaliste», confirme François Berreur. En effet, bien que fluides à la lecture, les mots sont pensés pour l’oralité, mais celle de la scène, pas celle de la rue. La langue montre en permanence son masque du doigt : on parle comme dans la vraie vie mais on sait bien que c’est «pour de faux». Les personnages, dans plusieurs pièces, cherchent d’ailleurs le bon mot, corrigent la syntaxe de leurs phrases. On pourrait croire qu’ils hésitent ; ce sont en fait autant de petites crises entre le réel et la fiction qui se jouent.

Je parle donc je suis

Ces fractures dans le langage indiquent aussi un problème de communication. Et c’est certainement pourquoi les pièces de Lagarce mettent si souvent en scène des familles, temples traditionnels du non-dit. Ainsi, dans Juste la fin du monde, un fils vient retrouver les siens, qu’il a quittés depuis longtemps, pour leur annoncer qu’il va mourir. Il n’y parviendra évidemment pas. La famille, les retrouvailles, la difficulté à dire : les textes de Lagarce forment une œuvre compacte et cohérente, presque une seule pièce, à mille têtes. Sentiment confirmé par les noms des personnages, qui reviennent et se croisent sans cesse. Lagarce explore l’intime comme un théâtre où se joue le drame du langage et de ses limites. Dont une, ultime : la mort, présente dans toute l’œuvre. Elle plane notamment au-dessus de Juste la fin du monde, qui a des allures de pièce testamentaire. Mais pour François Berreur, Jean-Luc Lagarce «n’a écrit que des pièces testamentaires à partir de 22 ans». Est-ce à dire qu’il était un auteur morbide ? Certainement pas, car le théâtre permet de déjouer la mort, de tricher. Ainsi la meneuse de revue de music-hall annonce-t-elle, devant l’absence manifeste de spectateurs au moment de la représentation : «jouons quand même et faisons semblant, tricheurs aux extrêmes […] et remplissons le temps, faisons semblant d’exister, et jouons quand même…, et (je) triche jusqu’aux limites de la tricherie, l’œil fixé sur ce trou noir où je sais qu’il n’y a personne». Le pari est rempli : la mort n’a pas emporté la parole de Jean-Luc Lagarce. Et pour symbole de son accession à la postérité : l’entrée de Lagarce au répertoire de la Comédie Française cette saison avec une autre mise en scène, cette fois signée Michel Raskine, de Juste la fin du monde.

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