Le 3 octobre 2005 disparaissait Guillaume Dustan, d’une «intoxication médicamenteuse involontaire». Une fin pas banale pour un auteur qui ne l’a jamais été.

Dustan, une figure majeure. Pour certains, il apparaît comme un auteur essentiel et provocateur, pour d’autres comme un fanfaron irresponsable, seulement capable de brandir des doigts d’honneur. Avant même ses dérapages médiatiques, William Baranès sur l’état civil, a déjà un profil qui agace, celui d’un petit-bourgeois au parcours scolaire brillant et tracé. Sciences Po, ENA, haut fonctionnaire. Pas très original, il le concède dans Plus fort que moi : «J’étais fait pour réussir. Avoir une femme belle et intelligente, à particule ou à héritage. Des enfants beaux et intelligents. Un métier prestigieux. Un intérieur de goût». Mais très vite le train déraille. La mue commence lorsqu’il se rase le crâne et achète un bomber vert, à 23 ans. Dès lors, l’enfant sage veut être une «bombe sexuelle». Deux ans plus tard, la bombe est à l’intérieur, Guillaume Dustan se découvre séropositif. Sexe, mort, clichés gays : les thèmes de son œuvre sont déjà là. La conscience précoce et menaçante de la mort explique certainement en partie le génie formel de son écriture. Lapidaire, sans ambages, rythmée par une ponctuation tétanique. Un empressement sublimé par la précision chirurgicale, sans métaphore et sans morale, de ses récits. Dustan écrit comme il affirme qu’il baise : avec génie et sans tabou. Il s’inscrit en cela dans la filiation de Renaud Camus, qui, avec Tricks, avait livré une revue crue et pourtant savoureuse de ses aventures sexuelles, jusqu’aux plus triviales. Tous deux font entrer dans l’histoire des réalités qui en sont traditionnellement bannies, ces moments hors du temps qui ne font pas d’enfants.

Inventaire à la pervers

Aux côtés de Christine Angot, Guillaume Dustan passe pour l’un des pionniers de l’autofiction. Dustan dit «je». Et considère que sa vie est assez curieuse pour être partagée. Alors il partage tout : ses moments de faiblesse, sa consommation de stupéfiants, ses amours les plus intimes, ses plans cul les plus glauques. Mais bien plus que la liste de ses fist-fucking, c’est celle des travers d’un milieu qu’il dresse brillamment. Le suivisme, le culte du corps et de la beauté, la consommation sexuelle sont les sujets les plus marquants de son œuvre. Il en parle avec une humilité rare et en fait par conséquent une analyse implacable. Oui, il voulait être le plus beau, oui il adorait sa bite, oui il affiche son mépris pour les imbéciles et les gens laids. Il va jusqu’à dire, dans Nicolas Pages, que les moches et les petites bites feraient mieux de ne pas exister. Ce qui passe pour de l’arrogance semble être davantage de la provocation. De ces provocations utiles, qui, en grattant un bouton ridicule masqué par du fond de teint, le rendent rouge et purulent. Le rayon gay, collection qu’il a dirigée chez Balland, était un spray de poil à gratter. Les formes convenues comme les idées. En deux ans, une cinquantaine de livres ont été édités, pour la plupart de jeunes auteurs, et tous pouvant être rangés sous l’étiquette «littérature gay et lesbienne». L’importance littéraire de Dustan, qu’il s’agisse de son œuvre ou de sa participation à l’émergence d’une parole homosexuelle, est hélas souvent négligée, ombragée par les controverses dont il fit l’objet. À l’annonce de sa mort, nombreux sont ceux qui n’ont retenu que le barebacker, l’adepte du sexe à risques. En effet, Guillaume Dustan raconte dans ses livres des rapports sexuels non protégés et en fait l’apologie entre personnes séropositives. Il fut à ce titre accusé par Act up et de nombreux acteurs de la lutte contre le sida d’instituer les pratiques à risques en véritable religion voire en position politique. S’il est bien évident que l’auteur de Nicolas Pages s’est engagé sur un terrain glissant et a parfois dérapé, on ne peut réduire son discours à de l’inconscience. Davantage que de criminelles injonctions, c’est à une réflexion sans tabou sur le libre-arbitre, la responsabilité, pour soi et pour les autres, ainsi que sur les tensions entre intimité et politique qu’il nous invite.

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