Armistead Maupin revient à ses premières amours en renouant dans Michael Tolliver est vivant avec les héros de ses Chroniques de San Francisco. Si le ton et l’époque ont changé, Maupin, lui, n’a rien perdu de sa liberté de ton. Rencontre.

«Il y a une chose que je ne peux pas ne pas dire : c’est la joie de vivre que j’ai retrouvée en retrouvant l’amour à 60 ans, il y a quatre ans déjà ! Cette rencontre avec Mike a changé mon rapport à la vie. Et c’est grâce à cela que j’ai pu revenir aux personnages des Chroniques…». Car si Armistead Maupin est en France en ce mois d’avril, c’est pour célébrer cette renaissance d’Anna Madrigal, Mary Ann Singleton ou Michael Tolliver, les héros fétiches qui l’ont rendu célèbre tout autour du monde, et bien au-delà de la communauté gaie. Si le livre, qui se déroule près de vingt ans après les épisodes précédents, marque une vraie inflexion vers une étonnante forme de gravité (le sida est passé par là), son auteur affiche lui une sérénité, une cordialité et une disponibilité rares. «C’est un amour», murmurent en chœur l’attachée de presse et la traductrice. Difficile de les contredire tant Maupin est charmant et drôle, ce qui n’exclut pas, loin de là, un vrai sens politique, une vraie conscience de sa responsabilité d’auteur et d’homosexuel visible : ce qui n’étonnera que ceux qui n’ont pas lu ses romans tant ceux-ci fonctionnent aussi sur ce double registre du divertissement et de l’engagement. «J’ai toujours expliqué que mes livres ne traitaient pas que la question gay et ne se destinaient pas qu’aux gays. Et il se trouve que j’ai le bonheur de rencontrer des lecteurs qui ne sont pas homos et qui me disent que leur esprit, leur vision du monde, s’est ouvert à la lecture de mes romans. C’est plus important pour moi de me dire que j’ai pu tenir un rôle pour faire évoluer ces gens, pour donner du bonheur aussi aux homos en montrant une autre image d’eux, que de laisser une trace dans la littérature».

C’est une maison bleue

Une nouvelle fois, Michael Tolliver est vivant illustre ce talent si particulier de Maupin de parler avec légèreté, évidence et surtout sans aucun tabou de tous les aspects de l’homosexualité, même de la sexualité la plus crue (le livre renferme une baise à trois d’anthologie), sans que cela ne choque ni ne gêne ses millions de lecteurs hétéros. «C’est à San Francisco que je dois cela, explique-t-il, confirmant à quel point sa ville est un personnage essentiel de son œuvre. C’est une ville d’une extrême tolérance, qui s’offre à tous ceux qui veulent réaliser leurs désirs les plus profonds. Quand je m’y suis installé, en 1971, j’ai été saisi par deux choses : l’extrême beauté de ce lieu, et le fait que les hétéros que je rencontrais acceptaient plus facilement que moi mon homosexualité ! Quand j’ai annoncé pour la première fois que j’étais gay à ma meilleure amie, j’avais l’impression de faire un geste héroïque. Et vous savez ce qu’elle m’a répondu ? «Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre ?» J’avais grandi dans le Sud, j’étais extrêmement conservateur, coincé, et c’est en venant à San Francisco que je me suis libéré, accepté. Je n’avais pas choisi cette ville par hasard. C’est une ville qui a toujours été en pointe dans la lutte pour les droits civiques, pour les droits des gays. Aujourd’hui encore, c’est à San Francisco que se dessinent les combats pour la reconnaissance des transsexuels F to M (Female to Male, NdlR). C’est une ville formidable, magnifique. J’y ai planté mes racines et je ne crois pas que je pourrais vivre ailleurs, ou écrire sur une autre ville. De la même manière, il est très probable que je continue jusqu’à ma mort à parler des personnages des Chroniques. Ils m’accompagnent, ils font partie de moi. Mon prochain livre s’appellera d’ailleurs MaryAnn en automne…».

They will survive !

En 1989, après six volumes, Armistead Maupin décidait d’abandonner ses Chroniques de San Francisco. Dix ans et deux romans moins réussis plus tard, il renoue avec sa saga fétiche. Mais loin de reprendre ses héros là où il les avait laissés (dans les années 80), il leur fait faire le grand saut. C’est donc aujourd’hui que l’on retrouve les rescapés de cette béance temporelle dans laquelle quelques-uns ont sombré : ce n’est pas pour rien que le livre proclame dès son titre que «Michael Tolliver est vivant». Ce n’était pas gagné et le roman porte d’ailleurs la trace de la douleur de ces années-là, avec leurs morts, leurs éloignements, leurs chagrins. Ainsi, ce septième épisode a beau être aussi cocasse et impertinent que les précédents, il ne peut masquer une gravité nouvelle dans l’œuvre de Maupin. Et le survivant Michael Tolliver accompagné de son nouvel amant, de ses nouveaux amis, de ses nouveaux et anciens soucis (l’âge, le désir, la famille, etc.), de son humour en bandoulière aussi, doit se confronter doublement au fantôme de la perte : le décès de sa mère et le coma où sombre l’irremplaçable Anna Madrigal. Mais comme le prouve cette nouvelle chronique, la vie continue à SF. On ne va pas s’en plaindre.

Armistead Maupin, Michael Tolliver est vivant, éd. de l’Olivier, 304 pages – 20 euros.

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