rickyL’homosexualité est au cœur du cinéma de François Ozon. Et même si on ne le voit pas au premier abord dans Ricky, son nouveau film, pas besoin de chercher bien loin pour l’y retrouver…

 

Cela fait dix ans désormais, depuis le turbulent choc provoqué par Sitcom, que le cinéma de François Ozon a imposé sa spécificité au sein de la production française. Dix ans et autant de longs métrages au fil desquels le cinéaste n’a cessé d’explorer d’une manière très singulière et souvent turbulente les abords de la sexualité et du désir pour en faire les clés de son regard sur le monde. On a beau le savoir et penser y être habitué, Ozon parvient toujours à nous surprendre dans sa manière de s’y prendre, variant les angles et les approches d’un film sur l’autre, changeant de genre, de registre, de tempo sans pour autant changer l’essentiel : sa façon caustique, troublante et novatrice d’envisager ses sujets. Ricky n’échappe pas à cette règle avec ses airs de film social à la Ken Loach, virant tout à coup au fantastique, même si la sexualité entre ses deux héros y est très secondaire par rapport à ses conséquences (la naissance d’un enfant pour le moins étrange), et même si Ozon, contrairement au reste de son œuvre, n’y laisse même pas transparaître un instant le moindre soupçon d’homosexualité. Est-ce à dire que ce film pour le moins curieux ne nous concerne en rien, au-delà du pur plaisir cinéphile qu’on peut y prendre ? Ce serait aller un peu vite en besogne et passer à côté d’une des idées fortes de Ricky : la question de la différence. Comment vit-on la différence de son enfant, quelle qu’elle soit, physique ou sexuelle, comment l’appréhende-t-on, l’accepte-t-on, l’assume-t-on vis-à-vis des autres ? À travers l’histoire de ce bébé à qui tout d’un coup poussent des ailes, à travers la réaction de sa mère (étonnante et belle idée que d’avoir donné le rôle à Alexandra Lamy, impressionnante de retenue et de naturel en ouvrière d’usine) à cette «monstruosité», à travers surtout la relation entre cette mère et son enfant différent des autres, c’est bien à un motif auquel tous les homos ont été un jour ou l’autre confrontés que s’attaque Ozon.

Monstres et poupées

Certes, il s’agit là d’une façon bien moins frontale que dans Sitcom, Gouttes d’eau sur pierres brûlantes (une vision noire du couple — homo — d’après Fassbinder), Le Temps qui reste (les très sexuelles dernières semaines d’un jeune gay condamné par le cancer) ou même que dans le blockbuster Huit femmes. Le très cinéphile Ozon y renoue néanmoins avec une longue tradition de cinéastes homosexuels qui, dans des époques bien moins tolérantes, ont eux aussi usé de ce subterfuge du fantastique pour prôner l’acceptation de la différence au sens large du terme, et donc de manière sous-jacente de la différence sexuelle. Au premier rang de ces maîtres classiques faisant passer presque en fraude ce message sur leur propre différence via des portraits de «monstres», on trouve Murnau et son sublime Nosferatu (1922) et surtout le grand James Whale, inventeur du cinéma horrifique au début des années 1930, avec Frankenstein (1931), La Fiancée de Frankenstein (1935) ou Une soirée étrange (1932), film dans lequel, comme plus tard Ozon dans Sitcom, il s’amuse à soumettre la vision traditionnelle de la famille à un traitement de choc en la confrontant à toutes sortes de «perversités»… Les grands auteurs gay se retrouvent… Et puis, au-delà même du thème, il y a chez Ozon ce «regard gay» évident qui traverse tout son cinéma et qui chez lui — même s’il a filmé Stéphane Rideau (Sitcom), Jérémie Renier (Les Amants criminels), Malik Zidi (Gouttes d’eau…), Melvil Poupaud (Le Temps qui reste) et quelques autres jolis mecs — est une façon de se focaliser sur les actrices et les personnages féminins, de les sublimer, d’en faire des sur-femmes comme seuls les pédés savent le faire. Catherine Deneuve, Charlotte Rampling, Ludivine Sagnier, Natacha Régnier, Fanny Ardant, Emmanuelle Béart, Danielle Darrieux, Romola Garai, Valeria Bruni Tedeschi, Jeanne Moreau hier, Alexandra Lamy aujourd’hui, à qui il a donné des rôles si beaux et si inattendus, sont à l’évidence les poupées préférées de son petit théâtre de garçon sensible, qu’il habille et déshabille au gré de ses humeurs et de ses inventions. Cette dimension-là de son cinéma, queer pourrait-on dire, n’est certainement pas à négliger.

Ricky, de François Ozon, en salle le 11 février.

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