Il y a dans ces Garçons de la piscine quelque chose que le cinéma offre extrêmement rarement : un moment de grâce absolue, où le temps semble figé, où les souffles se coupent, où rien n’existe plus que ce qui se déroule sur l’écran. Ce n’est pas le moindre talent de Louis Dupont que d’avoir non seulement su capter cela mais de lui avoir trouvé sa place dans son film. Ce n’était pas gagné d’avance tant ces quelques minutes inouïes tranchent a priori avec le reste de son documentaire. Car au centre de ces Garçons de la piscine, on trouve bien évidemment des garçons, trois, bien décidés à surmonter les préjugés et les moqueries et à s’adonner, en piscine of course, à leur sport de prédilection : la natation synchronisée, plus souvent associée aux filles (remember Muriel Hermine) qu’aux mâles. Et voilà qu’au beau milieu de cette histoire de beaux gars (car ils sont sexy en diable Tom, Fabrice et Jean-Philippe !), dans cette histoire où les corps masculins sont célébrés par la caméra amoureuse de Louis Dupont, surgit l’inattendu : un corps de femme, et qui plus est un corps presque difforme, dont le réalisateur va faire, en un merveilleux contre-pied quand la dame se jette à l’eau avec une élégance infinie, l’incarnation ultime de son projet. Voilà. Le corps est en effet bien le sujet ici, mais pas sur un mode voyeuriste et facile, pas juste comme un support érotique ou fantasmatique, comme une interrogation fondamentale sur les rapports qu’on entretient avec lui : le nôtre, celui des autres, celui qu’on construit, celui qui se délite, celui qu’on associe à l’idée de beauté, celui qui échappe aux critères habituels, celui qui crée le désir et celui qui embarrasse. Le corps comme objet essentiel d’intégration et/ou de discrimination.

Juste forme

Cela fait longtemps que Louis Dupont, cinéaste venu de l’expérimental, travaille ce double questionnement-là : le corps (essentiellement masculin) et la différence (sexuelle, physique, sociale, d’âge…) qui trouve dans ce documentaire en apparence assez classique son illustration la mieux aboutie, car s’embarrassant moins peut-être de recherche formelle que dans d’autres de ses travaux. Dire cela, c’est pourtant faire fi un peu vite de l’indéniable travail de cinéaste de Louis Dupont, pour qui un plan n’est jamais gratuit, et dont l’œuvre, composée jusque-là de courts métrages (de Bouche-à-bouche à Pin-up boys en passant par Les Garçons de la plage), se caractérise par une volonté affirmée de trouver chaque fois la forme la plus adéquate à ses sujets, formes toujours renouvelées et judicieusement choisies, qu’elles privilégient selon les cas le cadre contraignant d’une approche esthétisante ou la liberté d’images saisies au vol. La forme des Garçons de la piscine n’est donc ni neutre ni quelconque. Elle est simplement la plus juste pour ce projet puisqu’elle permet à la fois de dresser les portraits fouillés de ces trois garçons sensibles (et de la femme qui les entraine) s’affirmant dans leur pratique sportive, tout en ne négligeant ni la part sensuelle de leur activité (et Dupont filme les anatomies masculines avec un goût exquis), ni la dimension spécifiquement sportive de leurs entraînements (le but étant la participation aux EuroGames), ni la démarche presque militante qui est la leur de dépasser les stéréotypes et de s’en affranchir. Par quelque bout qu’on le prenne (sujet, personnages, filmage, discours…), le film de Louis Dupont est intimement homosexuel — et ce n’est pas si fréquent. Dans ce cas précis, ce n’est pas un mince compliment.

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