110205_MalaNocheforWSJLa première édition du festival Écrans Mixtes consacre une part importante de sa programmation à un mouvement baptisé le New Queer Cinema. Le quoi ? Explications.

C’est un des plus beaux films de 2010, un des plus personnels, intenses et bouleversants qui soient, et on peut parier sans grand risque de se tromper que Les Amours imaginaires de Xavier Dolan, ce concentré de modernité et de désirs entrecroisés, doit beaucoup à ce que les cinéastes du New Queer Cinema ont initié il y a plus de vingt ans. Dolan est ainsi, avec quelques autres réalisateurs audacieux (Jonathan Caouette, John Cameron Mitchell ou Michael Cuesta, pour n’en citer que trois), un héritier direct de ceux qui ont révolutionné le cinéma indépendant dans les années 80, notamment en l’homosexualisant, et qui, pour la plupart, sont aujourd’hui encore en activité et en pleine forme.

Prisme gay

Gus Van Sant est ainsi devenu un des cinéastes majeurs de notre temps en décrochant une Palme d’or à Cannes en 2003 (Elephant) ; Todd Haynes développe une œuvre esthétiquement et intellectuellement étourdissante dont l’ampleur ne cesse de surprendre (Loin du paradis ou, plus récemment, I’m not there, biopic inspiré de Bob Dylan) ; Gregg Araki, malgré quelques passages à vide, n’en finit pas de justifier sa réputation d’enfant terrible et de provocateur réjouissant (Mysterious Skin, Kaboom) ; John Greyson, avec des moyens dérisoires, parvient avec brio à mêler recherche formelle et narrative et militantisme gay (Fig trees)… Lorsque ces cinéastes sont apparus vers le milieu des années 80, beaucoup de ces qualités étaient déjà perceptibles dans leur travail. Et malgré leurs maladresses et leurs imperfections, leurs premiers films étaient déjà porteurs de visions du monde novatrices où l’homosexualité joue un rôle essentiel et central, quand bien même elle n’apparaît (parfois) qu’à la marge de leurs récits. C’est tout le sens de l’appellation “queer“ qu’on appose rapidement sur leur travail : l’homosexualité est chez eux un état d’esprit, un mode de décryptage et de regard plus qu’un sujet. Il suffit pour s’en convaincre de se replonger dans les œuvres qui les ont révélés et qu’Écrans Mixtes a la bonne idée de diffuser. Avec Mala Noche, Gus Van Sant ébauche, avec un budget de misère, l’essentiel de son œuvre à venir : focalisation sur les corps de jeunes hommes, frustration (sexuelle ou sociale) de ces garçons, contestation de l’ordre des choses (ici, le héros est amoureux d’un clandestin mexicain), violence toujours prête à éclater. Mais ces prémisses ne sont pas que thématiques : d’un point de vue formel aussi, Mala Noche – avec ses ciels immenses, ses routes sans fin, ses cadrages au cordeau, sa façon de happer ses personnages de dos – porte en lui une large part de ce style Van Sant qu’on retrouve, plus affirmé (et en couleurs cette fois) dans My Own Private Idaho, le film qui le fit connaître.

Notre histoire

Le talent de Gregg Araki transparaît lui aussi très fortement dans The Living End, The Doom Generation et Nowhere, ces trois météores transgressifs et flamboyants, où l’adolescence, l’amour et la mort se côtoient et se confondent. Zero Patience, réjouissante et passionnante comédie musicale autour du sida, délimite quant à elle ce qui sera le territoire de son réalisateur John Greyson : un cinéma fortement référencé culturellement, culotté dans sa manière de marier des choses a priori inconciliables, ancré profondément dans le militantisme pédé et ses revendications. En remettant en lumière ces films, Écrans Mixtes réussit son pari d’éclairer le présent à la lumière du passé, tant ces œuvres qui n’ont pas pris une ride constituent une part de notre histoire et continuent de parler directement de nous, gays, queers, LGBTQ, etc.

 

Bibliographie

Didier Roth-Bettoni, L’Homosexualité au cinéma, éditions La Musardine, 2007
Fabrice Pradas, Cinégay : un siècle d’homosexualité sur grand écran, éditions Publibook, 2005
Michele Aaron, New Queer Cinema: A Critical Reader (en anglais), éditions Rutgers State University of New Jersey, 2004

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