111003_10grosplancultureim5Washingtonen1979photobyJEBEn republiant son Brouillon pour un dictionnaire des amantes, les éditions Grasset offrent à une nouvelle génération l’occasion de découvrir l’œuvre théorique et littéraire de Monique Wittig, féministe et lesbienne radicale.

Les 76 députés de droite qui ont récemment écrit au ministre de l’Éducation nationale pour protester contre la théorie du genre avaient-ils lu La Pensée straight, l’ouvrage séminal de Monique Wittig (1935-2003) paru en France il y a déjà dix ans ? On peut parier que non sans prendre de grand risque… À la décharge de nos parlementaires, il faut dire qu’ils ne sont pas les seuls à méconnaître l’œuvre et la pensée de cette féministe, théoricienne et romancière française, bien plus estimée dans sa patrie d’adoption (les États-Unis) que dans son pays natal. Pourtant, dans le contexte d’ébullition sociale de l’après-Mai 68, Monique Wittig fut l’une des pionnières de l’aventure du Mouvement de Libération des Femmes (MLF). Le 26 août 1970, elle participe par exemple au fameux dépôt de gerbe à la femme du Soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe à Paris. Sur les photos de l’événement, on peut la voir brandissant une pancarte dont le slogan résume assez bien sa philosophie universaliste : «un homme sur deux est une femme». Wittig récuse en effet l’essentialisme prôné par certaines militantes féministes (réunies autour d’Antoinette Fouque, des éditions Des Femmes et du groupe Psychanalyse et Politique) qui exaltent les spécificités des femmes par rapport aux hommes. Se définissant elle-même comme «lesbienne radicale», elle réclame l’abolition de la catégorie de sexe, qu’elle juge imposée par l’«hétéronormativité». À ses yeux, l’hétérosexualité, plus qu’une orientation sexuelle, est un régime politique et le lesbianisme doit permettre ce dépassement de la dichotomie hommes-femmes, ce qu’elle résume dans une formule-choc : «les lesbiennes ne sont pas des femmes». De quoi évidemment s’aliéner, parmi ses camarades féministes, toutes celles qui n’entendent pas renoncer à l’hétérosexualité…

Un premier colloque en… 2009

Au mitan des années 70, lassée des querelles intestines entre féministes, Wittig s’exile aux États-Unis où elle poursuivra sa réflexion théorique dans l’indifférence polie des milieux intellectuels et universitaires français. Ce n’est que dans les dernières années de son existence qu’elle accédera à une certaine forme de reconnaissance en France, sous l’impulsion des sociologues Didier Eribon (qui l’invite à participer en juin 1997 à un colloque consacré aux études gays et lesbiennes au Centre Pompidou à Paris) et Marie-Hélène Bourcier (qui traduit en français, avec l’aide de Wittig elle-même, plusieurs de ses ouvrages écrits directement en anglais, dont La Pensée straight). En novembre 2009 se tenait à Lyon le premier colloque jamais organisé par l’Université française autour de cette figure majeure du féminisme hexagonal. «Lire Wittig aujourd’hui» n’a pu voir le jour que grâce à la volonté de deux jeunes chercheurs, Benoît Auclerc (maître de conférences en littérature à Lyon 3) et Yannick Chevalier (maître de conférences en grammaire française à Lyon 2). «Nous écrivions une thèse sur Nathalie Sarraute et nous avons découvert au cours de nos recherches qu’elle disait le plus grand bien de L’Opoponax, le premier roman de Wittig», se souvient Yannick Chevalier. «Nous nous sommes alors plongés dans son œuvre littéraire et nous avons été impressionnés par la beauté des textes». Le succès de cet événement auquel ont participé des étudiants venus de tout le pays laisse augurer le meilleur pour l’avenir : après la lente reconnaissance de Wittig-la-théoricienne, les prochaines années seront-elles enfin celles de la redécouverte de Wittig-la-romancière ?

 

Bibliographie

_L’Opoponax_ (roman), éditions de Minuit, 1964
_Les Guérillères_ (roman), éditions de Minuit, 1969
_Le Corps lesbien_ (roman), éditions de Minuit, 1973
_La Pensée straight_ (recueil d’articles), éditions Balland, 2001

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