playboyAvant d’entreprendre la lecture du dernier ouvrage de Beatriz Preciado, nous n’avions pas imaginé le magazine Playboy comme le véhicule d’un projet révolutionnaire, comme l’outil d’une lutte contre l’urbanisme pavillonnaire caractéristique des États-Unis d’après-guerre. Dès le premier numéro du magazine, en 1953, son créateur, Hugh Hefner, prône un «masculinisme hétérosexuel d’intérieur» en prenant à revers la ségrégation spatiale alors en vigueur, qui cantonnait les femmes à leurs intérieurs de banlieue et obligeait les hommes à occuper l’espace public. Le mâle américain des années 50 ressemble davantage au cow-boy Marlboro qu’au dandy chic et suréquipé vu dans les pages de GQ aujourd’hui. Chasse, pêche et travail constituaient dans l’imaginaire courant ses principales activités. Playboy, d’un point de vue éditorial mais aussi et surtout iconographique, va inventer un nouvel homme d’intérieur en même temps qu’un nouvel intérieur pour l’homme. Comme le note Beatriz Preciado, dont les métaphores sont toujours très éclairantes, on passe du soldat-mari à l’espion-amant ; l’homme de Playboy est sophistiqué, bondissant, connecté, jouisseur. Hugh Hefner devient lui-même, avec ses névroses et sa mégalomanie, le principal artisan de cet imaginaire ; son propre intérieur en est le laboratoire et le show-room ; il véhicule de nouveaux rapports à la conjugalité, au sexe, aux technologies de la communication et bien sûr à l’architecture. Dans ses manoirs de Chicago, puis de Los Angeles, comme dans les établissements qu’il développe, la séparation entre privé et public s’efface, le lit rond pivotant devient lieu de travail autant que de plaisir, le foyer se transforme peu à peu en parc d’attraction où l’on passe, observe et s’exhibe. Beatriz Preciado inscrit le projet Playboy dans l’histoire des utopies architecturales et notamment des pornotopies, que l’on peut définir rapidement comme des espaces, localisés ou non, où règnent des conventions sexuelles alternatives. L’essai de Beatriz Preciado est passionnant, très lisible et documenté. On y rencontre Sade et Mickael Jackson, l’architecte Claude-Nicolas Ledoux et Mickey. Ainsi qu’elle le revendique en épilogue, il s’agit plus d’un travail culturel sur les signes et les représentations véhiculées par Playboy que d’une recherche historique, qui nous permet de mieux comprendre les phénomènes contemporains d’exhibition de l’intime ainsi que l’identité masculine moderne.

Pornotopie. Playboy et l’invention de la sexualité multimedia de Beatriz Preciado, éditions Climats, 241 pages

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