Certaines organisations féministes et/ou lesbiennes prônent et pratiquent la non-mixité, au risque de se voir accuser de séparatisme.

Le 27 novembre dernier, elles étaient environ deux cents à battre le pavé à Lyon entre la Guillotière et les pentes de la Croix-Rousse, «meufs, gouines et trans», pour réclamer la fin des violences sexistes. Uniquement des femmes : les organisatrices avaient souhaité que la marche se déroule en non-mixité. Sur le site d’information alternatif rebellyon.org, qui relayait l’événement, ce choix a rapidement fait débat ; certains hommes, se déclarant féministes et d’accord avec le mot d’ordre, ne comprenaient pas qu’on leur interdise de prendre part au défilé.

Une parole plus libre

Cette controverse n’est pas nouvelle et a sans doute rappelé quelques souvenirs aux féministes qui ont participé aux luttes de la grande époque des années 70. C’est à ce moment-là que la question de la place des hommes dans le combat pour l’émancipation des femmes émerge en France et que se créent les premiers groupes non-mixtes, telles que le Mouvement de Libération des Femmes (MLF). En partie pour que les participantes se sentent plus à l’aise et puissent évoquer des sujets tels que le viol, l’avortement, la violence domestique ou tout simplement leur sexualité de façon libre.

Mais aussi parce qu’elles estiment qu’un homme, même sensibilisé à la cause des femmes, reste, parfois à son corps défendant et de façon inconsciente, membre de la classe des «oppresseurs». À leurs yeux, il ne suffit pas de se penser féministe pour l’être réellement et leurs congénères masculins demeurent, qu’ils le veuillent ou non, les produits d’une société machiste et hétéro-normée qui proclame la supériorité des hommes.

Bien plus, la non-mixité doit apporter aux femmes une forme d’enpowerment, c’est-à-dire une prise en charge d’elles-mêmes (et donc, en quelque sorte, une prise de pouvoir) de façon autonome, sans que les hommes y aient leur mot à dire, suivant la maxime bien connue «le pouvoir ne se donne pas, il se prend». On comprend dès lors que cette forme de féminisme radical ait les faveurs des milieux libertaires et anarchistes, qui aspirent eux aussi à l’autogestion.

non-mixité

Soupçon de communautarisme

Bien évidemment, cette séparation des sexes ne va pas sans susciter de fortes oppositions, jusque dans les rangs des féministes, et des accusations de sectarisme, de repli sur soi, de ghettoïsation… En 2003, l’Observatoire du communautarisme dénonce ainsi une subvention de 15 000€ accordée par la Ville de Paris à l’association Cineffable, organisatrice du Festival international du film lesbien et féministe de Paris, un festival de cinéma non-mixte. Pour ce site Internet fondé et dirigé par un proche de Jean-Pierre Chevènement, «dès lors qu’une manifestation est subventionnée sur fonds publics, elle devrait être accessible à tous, sans discrimination». Certaines critiques vont même jusqu’à tenter un parallèle avec des tournois sportifs organisés par des associations islamistes où les hommes sont interdits, jusque dans les tribunes.

Pour tenter d’y voir plus clair, la journaliste et essayiste Caroline Fourest préconise de «ne plus confondre le moyen et l’objectif» ; si elle reconnaît qu’«en soi, le fait d’exiger la non-mixité paraît communautaire voire séparatiste», elle affirme également que «selon l’intention, cette non-mixité peut servir l’émancipation ou au contraire l’intégrisme» (La Dernière Utopie. Menaces sur l’universalisme, Grasset, 2009).

Enfin, il convient de rappeler que la non-mixité est généralement pensée comme un moment et non pas comme une séparation radicale et définitive d’avec les hommes. En ce sens, les féministes et/ou les lesbiennes qui font le choix de se retrouver entre elles quelques fois par mois ne sont pas si différentes de certains homos, qui apprécient de temps à autre les bars et les discothèques où ils savent qu’ils seront très largement majoritaires, tout en menant le reste du temps une vie sociale au contact de personnes pour la plupart hétérosexuelles.

L’exemple des Noir-e-s américain-e-s

black power non-mixitéLes féministes se sont pas les seules ni les premières à prôner la non-mixité comme outil de lutte pour l’émancipation d’une «minorité» opprimée et discriminée. Elles s’inscrivent en cela dans le sillage d’une partie du mouvement noir américain qui, après les assassinats de Malcolm X (1965) et de Martin Luther King (1968), s’engage dans la voie du «black power» sur des bases théoriques proches de celles sur lesquelles s’appuieront plus tard les féministes radicales : droit à l’autodéfense contre les agressions racistes ou sexistes (dont découle une légitimation de la violence politique), affirmation d’un héritage culturel occulté par une classe dominante très majoritairement blanche et masculine, défiance envers les institutions représentatives, nécessité de l’affirmation d’une parole «minoritaire»…

Craignant que des militants blancs, même animés des meilleures intentions, ne prennent progressivement le contrôle des organisations antiracistes (notamment parce qu’ils auraient reçu une meilleure éducation que leurs camarades noirs), plusieurs figures importantes de la lutte pour les droits civiques s’impliquent alors dans des mouvements composés exclusivement de Noirs, comme les fameuses Black Panthers, fondées le 15 octobre 1966 à Oakland, en Californie, par Huey Newton et Bobby Seale.

Cette non-mixité n’est cependant pas pensée comme une forme de suprémacisme noir et n’empêche donc nullement la collaboration avec d’autres organisations blanches partageant les idéaux révolutionnaires des promoteurs du black power, telles que les Weathermen ou les White Panthers.

 

Illustration © Vergine Keaton

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