120404_Baisermilitaire550«Trop mignon (sic), cette image d’une armée fière de tous ses soldats et au service de tous ses citoyens !»
Commentaire d’un internaute sur le site Têtu.com

Le mois dernier, une photo a fait le tour du Web en circulant largement sur les réseaux sociaux, au point que les sites communautaires gays et lesbiens s’en sont fait l’écho. Prise quelques jours plus tôt sur une base militaire américaine à Hawaï, on y voit un Marine, de retour de mission en Afghanistan, collier de fleurs traditionnel autour du cou, embrasser fougueusement son compagnon, avec en arrière-plan une gigantesque bannière étoilée déployée par l’Oncle Sam pour fêter le retour au pays de ses boys. On ne pouvait rêver illustration plus parlante de la fin du Don’t Ask, Don’t Tell. Mise en place en 1993 par Bill Clinton, cette politique de recrutement de l’armée US autorisait les gays américains à servir sous les drapeaux à la condition expresse de ne pas faire état de leur homosexualité. Jugée discriminatoire, elle a été abolie à la fin de l’année dernière par l’administration Obama. Un beau symbole, donc ? C’est du moins ainsi que l’a jugé une vaste majorité des commentateurs de la photo, dans des contributions extatiques rivalisant de mièvrerie. Aucun ou presque n’a relevé que cet impétueux Marine, tout gay qu’il soit, n’en était pas moins membre d’une armée qui occupe depuis dix ans, dans un but de moins en moins clair, un pays qui n’est pas le sien et y multiplie bavures et exactions contre les civils. Cette absence totale de recul critique est inquiétant parce qu’il démontre l’ampleur de la dépolitisation chez les gays, qui se voulaient autrefois le fer de lance d’une transformation sociale radicale. Un phénomène que l’on retrouve dans l’ensemble de la société, mais qui semble amplifié chez les homosexuels par ce qu’on appelle en anglais le pink-washing : l’utilisation cynique de la cause LGBT à des fins commerciales ou idéologiques toutes autres. En abrogeant Don’t Ask, Don’t Tell, l’armée américaine a ainsi gagné ses galons de respectabilité aux yeux des gays, tout comme Ikea entend faire oublier l’espionnage de ses salariés en mettant en scène des couples de même sexe dans ses publicités. Désormais, l’entreprise ou l’institution la plus contestable peut s’assurer le large assentiment des gays et des lesbiennes simplement à l’aide d’un léger coup de peinture aux couleurs arc-en-ciel. En lisant la flopée de commentaires énamourés postée sur Facebook, sur Têtu.com et sur bien d’autres sites, on ne pouvait s’empêcher de penser à la réaction des folles qui ont fait Stonewall si elles avaient pu prédire que, quarante ans plus tard, les homosexuels américains se battraient, non pas pour le droit de porter rouge à lèvres et bas-résilles, mais pour celui de massacrer des Afghans, comme leurs camarades hétéros, pour la plus grande gloire du gouvernement de Washington et des compagnies pétrolières. Nul doute qu’elles auraient avec tristesse remisé leurs talons aiguilles au placard, seraient devenues hétéros et auraient quitté New-York pour élever du bétail dans le Midwest.

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