Reportage à Abidjan, auprès du président d’Alternative Côte d’Ivoire, une association qui lutte pour une meilleure acceptation des gays dans la société ivoirienne.

En attendant la construction (prévue pour 2017) du deuxième pont qui enjambera l’immense lagune Ebrié, il nous aura fallu deux heures pour rejoindre le quartier de Cocody par le pont Houphouët-Boigny, pris dans la circulation infernale d’Abidjan, la tentaculaire capitale économique de la Côte d’Ivoire.

Par 35°C à l’ombre, dans les vapeurs de gasoil, on transpire à grosses goutes sur les sièges en skaï d’un taxi hors d’âge et on admire les buildings qui surplombent le quartier d’affaires du Plateau et auxquels la ville doit son surnom de « Manhattan des Tropiques ». Sur la route, les calicots accrochés aux lampadaires, scandant les mots « unité » et « paix », semblent des prières que les Ivoiriens s’adressent à eux-mêmes après une décennie de troubles politiques et de guerre civile.

Notre destination : les locaux de l’association identitaire gay Alternative Côte d’Ivoire, que nous visitons pour la première fois. Cette structure a vu le jour tout récemment, en 2010, comme la plupart des associations gays africaines. Elle a pour siège une grande villa avec jardin, protégée des regards indiscrets par une palissade de deux mètres de haut.

Une reconnaissance tardive des gays africains

Si le nombre de structures associatives identitaires gays a récemment explosé sur un continent africain réputé homophobe, c’est en grande partie grâce à la Conférence mondiale sur le sida de Mexico, en 2008, qui a marqué un véritable tournant en faveur de la reconnaissance des minorités sexuelles.

Six ans après la création du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, ce grand rassemblement a permis de constater que l’épidémie avait globalement reculé en Afrique, mais pas chez les groupes les plus vulnérables (gays, travailleuses du sexe, usagers de drogues, migrants…).

Dans les pays occidentaux, les gays (et les très nombreuses lesbiennes solidaires, que l’on a tendance à oublier) étaient à l’origine des premiers mouvements sociaux de lutte contre le sida. À l’inverse, dans les pays subsahariens où le VIH frappe sévèrement tous les segments de la société (et non principalement quelques groupes particulièrement exposés), les premières personnes mobilisées dans la lutte contre le sida ont été des personnes séropositives – souvent des femmes – hétérosexuelles.

La Conférence de Mexico a donc estimé qu’il était urgent de développer, à l’échelle mondiale, une stratégie de prévention plus ciblée, en parallèle à celles déjà existantes. Les bailleurs occidentaux ont alors afflué, encourageant la création de structures identitaires, quitte à renforcer le préjugé tenace selon lequel l’homosexualité est un vice importé par les « blancs » dans les pays soumis à l’aide au développement.

Abidjan Gays

Une ONG pour le prix d’une moto

Pour Claver, le président d’Alternative Côte d’Ivoire, les choses se sont passées différemment. Il affirme avoir bénéficié au départ d’un coup de pouce d’amis français.

«Mes amis voulaient m’offrir une moto. Tu sais combien ça coûte, une moto ? J’ai dit : « non, avec l’argent de la moto, je vais créer une ONG pour les gays ! »».

Depuis, Alternative Côte d’Ivoire a considérablement élargi ses champs d’actions, qui comportent désormais trois volets : « prévention du VIH », « hébergement d’urgence » et « plaidoyer ». Un peu comme si AIDES, Le Refuge et IDAHO étaient fondus dans une seule et même structure…

La prévention s’effectue à travers le déploiement des pairs-éducateurs sur Abidjan, dans les lieux de sociabilité gay plus ou moins formels, pour proposer dépistage rapide et préservatifs. L’annexe de la villa, un petit bâtiment rectangulaire de plain-pied situé dans le jardin, est réservée à l’hébergement d’urgence des personnes en situation de rupture. «Mais on peut très bien y passer une nuit après une soirée», précise Claver. «Ça évite de payer un taxi ou qu’un « woubi » (un « passif », par opposition aux « yossis », masculins et actifs, NdlR) très efféminé se fasse agresser la nuit…».

Pas de loi contre l’homosexualité mais une homophobie très prégnante

En Côte-d’Ivoire, il n’y a pas de loi punissant l’homosexualité. Pourtant, celle-ci est encore très mal perçue, comme le prouve l’anecdote que raconte Claver sur la mésaventure d’un homme gay travesti qui s’est fait voler son portable dans la rue : «au début, les gens ont cru que c’était une fille et ont pris sa défense, mais quand ils se sont aperçus que c’était un homme, ils ont commencé à l’agresser. Finalement, les flics l’ont embarqué en garde-à-vue !».

Claver est un leader charismatique de la cause gay en Afrique, calme, souriant et déterminé, comme s’il savait à l’avance que toutes ces discriminations prendront fin un jour, bientôt peut-être, au prix d’un travail acharné. D’ici-là, les gays d’Abidjan lui sont reconnaissants de circuler à pied plutôt qu’en moto.

Un Réponse à “À Abidjan, une Alternative pour les gays ivoiriens”

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