Mort en 2005 à l’âge de 39 ans, Guillaume Dustan fut un météore de la littérature gay. Ses romans ressortent enfin, permettant de revisiter cette figure marquante de notre histoire récente.

«J’ai laissé la chambre à Quentin. Je me suis installé dans la petite pièce au fond de l’appart pour ne pas les entendre baiser. Au bout de quelques jours, une semaine peut-être, j’ai fini par trouver ça trop glauque. J’ai exigé de récupérer la chambre». Ce furent les premières lignes signées Guillaume Dustan, les premières phrases de Dans ma chambre, les prémices, en 1996, de ce qui était destiné à provoquer un sacré chambard dans la littérature gay et la communauté pédée, au point que bientôt, une fois le choc originel passé, il serait presque impossible de lire Dustan sans s’exposer à la polémique (et aux foudres d’Act Up notamment).

Car l’écrivain fracassant du corps et du sexe, en quelques années, serait devenu un personnage médiatique s’exposant en harnais cuir et perruque blonde, un provocateur réduit à sa position d’«apôtre du bareback», un infréquentable, l’auteur d’une œuvre à la dérive dont les derniers livres (Dernier roman, Premier essai), qu’on n’avait d’ailleurs plus trop le goût de lire, étaient réputés quasi-illisibles.

Une écriture sans affect

Et puis, voilà que huit ans après la mort de William (car Guillaume s’appelait William, William Baranès), P.O.L, l’éditeur prestigieux de ses débuts, offre l’occasion à nouveau de se confronter à la puissance singulière de son écriture, cette puissance nue, détachée de tout effet, de tout affect, en éditant le premier volume des œuvres complètes de Dustan, soit ses trois «romans» initiaux dont les titres décrivent si bien le programme «auto-pornographique», comme il disait : Dans ma chambre, Je sors ce soir, Plus fort que moi. Et c’est peu dire qu’on est saisi à nouveau par l’intensité de ce qu’on redécouvre à dix-sept ans d’intervalle, cette originalité radicale dans la littérature française (et singulièrement gay !) d’une autofiction sans limite, où la baise, la drogue, le SM, le milieu gay, l’identité, se livrent dépouillés de tout artifice.

DustanREDIM

Très bien soulignée par la longue préface de Thomas Clerc, la cohérence du travail de Dustan, et son importance en termes tant littéraires qu’identitaires pédés, éclate tout au long de ces trois textes qui l’installèrent en grand perturbateur de nos habitudes et de nos certitudes.

Un trublion dérangeant

C’est fou comme Dustan dérangeait – et comme il risque encore de déranger ceux qui vont découvrir ses livres – en n’acceptant aucune norme, aucune normalisation, aucun dogme, aucune injonction, aucun conformisme, de vie ou d’attitude. Cela le conduisait-il à aller trop loin, comme dans ses prises de position sur la sexualité sans capote ? Bien sûr. Cela le condamnait-il à se brûler les ailes, en délaissant son statut d’écrivain novateur, d’héritier d’Hervé Guibert et du Renaud Camus de Tricks, pour celui de sulfureux trublion ? Évidemment. Et cela n’a pas manqué. Très vite, le Dustan public a masqué l’auteur Dustan, et les débats n’ont plus tourné qu’autour de ses déclarations en faveur du «noKpote», oubliant ses livres, leur nouveauté, et les questions si pertinentes (et si impertinentes !) que portait Dustan au-delà du folklore : celles sur la sexualité des séropos, la communauté, le conformisme gay, l’identité et la création queer…

Redécouvrir Dustan l’écrivain

Oui, Dustan dérangeait par sa façon de transgresser les codes (ceux de sa bourgeoisie d’origine, de la magistrature où il travailla un temps, ceux aussi du militantisme homo si lié à l’époque au militantisme sida), par ses mauvaises manières d’électron libre et de jouisseur invétéré. Il tendait les verges pour se faire battre, et ceux qui ne l’aimaient pas – souvent sans l’avoir lu, en s’en tenant à l’écume médiatique – ne se faisaient pas prier.

Huit ans après sa mort, le temps ayant apaisé les passions, il est temps sûrement de lire vraiment Dustan et de constater ses incroyables qualités d’écrivain. Temps de remarquer aussi à quel point manque désormais à notre petit monde LGBT ronronnant un agitateur d’idées, un phénomène, un artiste, un fouteur de merde de sa trempe et de son ampleur, pour nous secouer de nos rêves consensuels et nous réveiller. En un mot : il nous manque. Heureusement, restent ses livres.

 

 

À lire : Œuvres I (Dans ma chambre – Je sors ce soir – Plus fort que moi) de Guillaume Dustan (éditions P.O.L)

 

 

Guillaume Dustan :

_1965_ naissance à Paris
_1989_ découvre sa séropositivité
_1991_ sort diplômé de l’ENA (promotion Victor Hugo)
_1994_ écrit son premier roman, Dans ma chambre, publié en 2006 chez P.O.L
_1997_ publication de Je sors ce soir, toujours chez P.O.L
_1998_ Plus fort que moi (P.O.L)
_1999_ reçoit le Prix de Flore pour Nicolas Pages. La même année, il fonde la collection Le Rayon gay (qui deviendra l’année suivante Le Rayon) aux éditions Balland, alors dirigée par Jean-Jacques Augier (actuel propriétaire du magazine Têtu). Jusqu’en 2003, il y publiera une cinquantaine de titres LGBT.
_2001_ début de la polémique sur le bareback (sexualité non-protégée), dont Dustan se fait le héraut, s’attirant les foudres d’Act Up-Paris et notamment de Didier Lestrade
_2004_ Dernier roman (Flammarion)
_2005_ Premier essai (Flammarion). Guillaume Dustan meurt à Paris le 28 novembre d’une intoxication médicamenteuse involontaire.

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