La Gay Pride de Tel-Aviv sert avant tout l’image de la municipalité et de l’État hébreu, à tel point que des activistes queers israéliens dénoncent une opération de récupération politique.

Adir Steiner peut avoir le sourire en ce matin du vendredi 7 juin : malgré la cohue et une chaleur étouffante, la Gay Pride de Tel-Aviv, dont il est le coordinateur, s’apprête à battre des records de fréquentation : 100 000 participants selon la municipalité (pour laquelle il travaille). Pour l’heure, plusieurs milliers de personnes sont déjà réunies à Meir Park, d’où le cortège s’élancera en début d’après-midi. Mais cet immense rassemblement (le plus important du genre de tout le continent asiatique) n’est porteur d’aucun mot d’ordre, d’aucune revendication ; tout au plus s’agit-il de proclamer à la face du monde qu’il fait bon vivre pour les homos à Tel-Aviv en particulier et en Israël en général.

Pourtant, tout n’est pas rose dans l’État hébreu, où il n’existe pas de mariage civil et où chacun se marie au sein de sa communauté religieuse : les juifs à la synagogue, les musulmans à la mosquée, les chrétiens à l’église… Et bien évidemment, aucune autorité au sein des trois grandes religions monothéistes n’est prête à célébrer un mariage entre deux hommes ou deux femmes.

«Le mariage civil, on finira par l’obtenir», pronostique Adir Steiner avec optimisme. «Mais ce n’est pas vraiment important. Il existe déjà des partenariats civils qui garantissent exactement les mêmes droits et les mêmes devoirs que le mariage. D’ailleurs, en Israël, beaucoup de couples hétéros vivent ensemble et ont des enfants sans être mariés. Actuellement, nous réclamons la gestation pour autrui [légale en Israël pour les couples hétéros mais pas pour les couples homos, NdlR]. Ce devrait être réglé d’ici deux ans environ, je pense. C’est la dernière chose pour laquelle nous avons encore à nous battre».

Paroles lénifiantes et choc des civilisations

Bruno et Vincent se fondent à merveille dans cet événement très consensuel où seuls les mots «amour», «tolérance» et «égalité» ont droit de cité. Les «mariés de Montpellier» (dont l’union a été célébrée par Hélène Mandroux en présence d’un troupeau d’éléphants socialistes le 29 mai dernier) ont en effet été invités à venir passer leur lune de miel à Tel-Aviv par l’Office du Tourisme de la ville. Derrière les paroles lénifiantes des nouveaux époux («la France a fait la loi de l’amour !»), la théorie du choc des civilisations n’est jamais très loin («cette Gay Pride se déroule dans un contexte moyen-oriental particulier et extrêmement compliqué, marqué par des condamnations à mort, des lapidations…»).

La PMA cet automne, à l’occasion de l’examen de la loi «Famille» par le Parlement ? Ils y croient dur comme fer. N’est-il pas déjà trop tard pour cette promesse de campagne de François Hollande aujourd’hui moribonde ? «Le gouvernement a fixé un calendrier et nous nous y tenons» (les deux hommes sont des proches de Najat Vallaud-Belkacem et semblent pousser l’amitié avec la porte-parole du gouvernement jusqu’à la remplacer au pied levé dans ses fonctions). La GPA ? Vincent Autin rappelle qu’elle ne figurait ni dans les promesses du candidat Hollande, ni dans les revendications de l’Inter-LGBT pour la présidentielle. Une journaliste lui demande son avis personnel sur le sujet, il répond qu’il n’en a pas…

Des queers contre «l’occupation et l’apartheid»

Pour entendre un discours un poil plus abrasif, il faut partir à la recherche des militants de l’organisation Mashpritzot. Avec leurs corps intégralement peints en rose et leurs grandes pancartes de la même couleur, ils ne sont d’ailleurs guère difficiles à trouver. Eux-mêmes se décrivent comme des personnes queers, transgenres, bisexuelles… La plupart se définissent comme anarchistes, tous sont Israéliens et s’ils sont ainsi badigeonnés de magenta, c’est pour dénoncer ce qu’ils nomment le «pinkwashing» : la récupération de la cause LGBT par les autorités de leur pays à des fins de propagande politique, dans le contexte du conflit avec les Palestiniens et les pays arabes voisins.

«La situation actuelle de la région (la guerre avec les Palestiniens, l’occupation et l’apartheid en Cisjordanie…) nous affecte en tant que communauté» estime ainsi Maayam, une jeune femme d’une vingtaine d’années. «Nous devons quitter la Palestine. Et le gouvernement doit investir l’argent qu’il dépense pour les colonies ou pour faire venir les touristes à cette Gay Pride dans des structures d’hébergement pour les personnes transgenres ou les travailleurs sexuels».

D’autres priorités pour les LGBT

Derrière elle, un panneau rédigé en anglais cherche à interpeller les visiteurs gays étrangers qui, pour la plupart, ne semblent guère se soucier du contexte géopolitique dans lequel s’inscrivent leurs «vacances de rêve» : «dear tourist, have you checked out the check-points yet?» («cher touriste, as-tu déjà visité les check-points ?»). D’autres pancartes proclament, en hébreu cette fois : «réduire les prostituées au silence, c’est les tuer» ; «si nous avons quitté le placard, pourquoi ne pas quitter la Palestine ?», «un quart des personnes bisexuelles souffrent de conditions médicales détériorées», «pendant que vous vous battez pour la gestation pour autrui, la jeunesse homosexuelle se bat contre la violence au sein de la famille».

Cette année encore, afin de marquer leur désaccord avec les organisateurs de marche, les anarcho-queers de Mashpritzot ne participeront pas au cortège mais resteront à Meir Park pour un sit-in aux accents très politiques. À la fois en marge de la Gay Pride et bien visibles.

 

Plus de photos de la Pride 2013 de Tel-Aviv ici.

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