À l’occasion des Journées européennes du patrimoine, visite à travers Lyon, à la recherche de l’histoire (perdue) des homosexuel(le)s de la ville…

Les 14 et 15 septembre se dérouleront dans une cinquantaine de pays les 23e Journées européennes du patrimoine, une manifestation qui permet de mettre en valeur et de faire découvrir bâtiments officiels et monuments historiques. Mais qu’en est-il du patrimoine homosexuel, particulièrement à Lyon ? Celui-ci n’est guère visible : aucune plaque commémorative ne vient rappeler les hauts faits et les infamies liés à l’histoire gay et lesbienne de la ville. Pourtant, en cherchant un peu, il est possible d’établir un petit circuit touristique reliant les principaux lieux que les “bougres“ et les “tribades“ ont marqué de leur empreinte.

Commençons par une visite au Musée de la civilisation gallo-romaine, à Fourvière, pour un hommage à Aurelius et Modestinius. Depuis la découverte en 1846, à Vaise, de leur pierre tombale (une énorme stèle de 2,77 mètres et pesant une tonne), ces deux légionnaires romains ont suscité bien des interrogations : pourquoi ont-ils été enterrés ensemble ? Quelle est la signification véritable de l’épitaphe qui les désigne : “contubernal“ ? Le terme est généralement traduit par “camarade de tente“ ou “très cher compagnon“, mais il n’est pas interdit de penser que ces deux-là étaient un peu plus que des amis très proches, puisqu’il est établi qu’ils ont vécu leurs dernières années ensemble, sous le même toit…

De l’autre côté de la Saône, place Bellecour, Jean-Jacques Rousseau, alors âgé de dix-neuf ans, reçut en 1731 des propositions indécentes qui le scandalisèrent et qu’il relata plus tard dans ses Confessions (cf. ci-dessous). Juste en face de Bellecour, la place Antonin Poncet abritait jusqu’aux années 70-80 des vespasiennes (surnommées “tasses“ en argot homosexuel) connues pour être des lieux de rencontre entre hommes. Les premières toilettes publiques lyonnaises furent installées en 1843, sous la monarchie de Juillet.

Soupçons de “pédérastie”

Plus au nord de la Presqu’île, la bibliothèque municipale du 1er arrondissement occupe aujourd’hui l’ancienne Condition des Soies, où l’on mesurait le poids et le taux d’humidité des soieries, un secteur d’activité qui symbolise l’histoire économique de Lyon. On doit les plans du bâtiment, édifié en 1809 sur ordre de Napoléon Ier, au bien-nommé (?) architecte Joseph-Jean-Pascal Gay, professeur à l’École des Beaux-Arts de Lyon. En septembre 1813, celui-ci fait l’objet d’une note classée «très confidentielle» envoyée par le maire d’alors au ministre de l’Intérieur. Entre autres amabilités sur l’incompétence et la paresse présumées de l’architecte, l’édile croit bon d’ajouter que «M. Gay est publiquement connu pour pédéraste. Ce vice honteux lui a déjà occasionné des scènes désagréables. Votre Excellence appréciera le grave inconvénient de laisser un pareil professeur à la tête d’une classe de très jeunes gens».

Ces accusations reposaient-elles sur un fond de vérité ou n’étaient-elles qu’un tissu de médisances écrites pour se débarrasser d’un ennemi ? Toujours est-il que Gay n’est pas la seule personnalité de l’histoire lyonnaise accusée d’homosexualité. Les mêmes soupçons (évidemment considérés comme infamants à l’époque) pèsent sur le préfet Ducros (1873-1875), pourtant farouche défenseur et gardien de «l’Ordre moral» alors en vigueur dans une IIIe République naissante et paradoxalement encore dominée par des monarchistes. Ou encore sur le collectionneur Émile Guimet (1836-1918), qui a donné son nom au musée d’histoire naturelle (fermé depuis 2007) sis au 28 boulevard des Belges, dans le sixième arrondissement.

L’histoire du patrimoine queer lyonnaise reste à écrire

On le voit, on sait finalement très peu de choses sur la vie des homosexuel(le)s à Lyon avant le XXe siècle ; la période plus récente, en revanche, est mieux documentée, notamment grâce au livre d’Antoine Idier, Dissidance rose, paru l’an dernier aux éditions Michel Chomarat. Pourtant, il suffirait de peu pour mettre en valeur ce qu’on en connaît déjà et peut-être susciter des vocations d’historiens qui permettraient d’approfondir les recherches sur le sujet. Après tout, la pose d’une plaque commémorative est relativement peu chère (quelques centaines d’euros) et peu compliquée : l’accord du propriétaire de l’immeuble suffit…

 

 

Photo de Une : la Condition des Soies, érigée par l’architecte Joseph-Jean-Pascal Gay, accusé par ses ennemis de « pédérastie »
Image : caricature moquant l’homosexualité d’Émile Guimet publiée dans l’hebdomadaire satirique La Comédie politique en 1895

 

 

Bibliographie

Cet article n’aurait pu voir le jour sans l’aide précieuse de Bruno Thévenon et Gérard Corneloup, deux des quatre coauteurs (avec Bruno Benoît et Patrice Béghain) du Dictionnaire historique de Lyon, une somme indispensable sur l’histoire et le patrimoine lyonnais, paru en mai 2009 aux éditions Stéphane Bachès.

 

 

Les mésaventures de Jean-Jacques Rousseau à Lyon

«J’étais un soir assis en Bellecour (…) quand un homme en bonnet vint s’asseoir à côté de moi ; cet homme avait l’air d’un de ces ouvriers en soie qu’on appelle à Lyon des taffetiers. Il m’adresse la parole, je lui réponds, voilà la conversation liée. À peine avions nous causé un quart d’heure que, toujours avec le même sang-froid et sans changer de ton, il me propose de nous amuser de compagnie. J’attendais qu’il m’expliquât quel était cet amusement ; mais sans rien ajouter, il se mit en devoir de m’en donner l’exemple. 

Nous nous touchions presque, et la nuit n’était pas assez obscure pour m’empêcher de voir à quel exercice il se préparait. Il n’en voulait point à ma personne, du moins rien n’annonçait cette intention, et le lieu ne l’eut pas favorisée. Il ne voulait exactement comme il me l’avait dit, que s’amuser, et que je m’amusasse, chacun pour son compte, et cela lui paraissait si simple, qu’il n’avait même pas supposé qu’il ne me le parut pas comme à lui.

Je fus si effrayé de cette impudence que sans lui répondre, je me levais précipitamment et me mis à fuir à toutes jambes, croyant avoir ce misérable à mes trousses. (…) J’étais sujet au même vice ; ce souvenir m’en guérit pour longtemps. (…) Comme à Paris ni dans aucune ville, jamais rien ne m’est arrivé de semblable (…), il m’en est resté une impression peu avantageuse au peuple de Lyon, et j’ai toujours regardé cette ville comme celle de l’Europe où règne la plus affreuse corruption.»

 

Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau (citées dans Follement gay ! L’homosexualité dans les collections de la Bibliothèque de Lyon de Michel Chomarat, éditions Mémoire active)

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