À la fin des années 70, alors que les mouvements gays français réclament que la majorité sexuelle soit la même pour les relations homos et hétéros, quelques militants et intellectuels veulent aller plus loin et débattent de l’âge de consentement.

Si les revendications portées par certains intellectuels et militants homosexuels à la fin des années 70 sont aujourd’hui qualifiées, plus ou moins à juste titre, de “pédophiles“, le terme est ambigu et prête à confusion. À aucun moment les mouvements homosexuels n’ont fait l’apologie du viol des enfants. Mais, dans les années 1970, une partie d’entre eux a débattu de la sexualité des mineurs et a défendu la possibilité de relations amoureuses et sexuelles entre enfants et adultes. L’aspect le plus visible est l’action d’un petit groupe d’intellectuels composé des philosophes René Schérer et Michel Foucault, de l’écrivain Gabriel Matzneff, de l’avocat Alexandre Rozier et du journaliste et militant gay Guy Hocquenghem. Ils publient dans Libération et Le Monde des pétitions qui demandent une révision de la législation sur l’homosexualité et la sexualité des mineurs et qui sont signées par un nombre impressionnant de personnalités du monde littéraire, universitaire et intellectuel. Au printemps 1977, Michel Foucault est même entendu sur le sujet par une commission chargée de réviser le Code pénal.

Le “consentement” en question

La question juridique du “consentement“ est le nœud du problème : à partir de quel âge un enfant peut-il être présumé capable de donner son consentement à une relation sexuelle ? En dessous de quel âge l’adulte qui aura eu une relation avec un enfant doit-il être poursuivi ? Le débat est alors très fortement lié à la pénalisation de l’homosexualité : d’après la législation héritée de Vichy, l’âge du consentement pour une relation hétérosexuelle est de 15 ans, alors qu’il est de 18 ans pour les relations homosexuelles (une différence qui disparaîtra en 1982 après l’élection de François Mitterrand). Ceux qui luttent pour que la loi ne fasse plus de distinction entre relations hétérosexuelles et homosexuelles s’interrogent : faut-il égaliser l’âge du consentement à quinze ans ? L’abaisser ? Laisser le soin à la justice de déterminer, au cas par cas, l’existence du consentement ? Le contexte politique et intellectuel est celui d’une décennie de travaux critiques et de contestation de la société dans de nombreuses dimensions, notamment celle de l’enfance. Celle-ci est interrogée comme une construction sociale et historique qui fait que l’individu, jusqu’à un certain âge, est considéré comme n’ayant ni les mêmes droits ni les mêmes capacités que l’adulte et n’étant pas un sujet à part entière.

Un débat foisonnant mais éphémère

C’est ainsi que René Schérer, dans son livre Émile perverti (1974) décrit l’éducation comme une «structure d’exclusion et de surveillance de l’enfant». Celui-ci est sans cesse épié par l’adulte, que ce soit ses parents, les éducateurs ou les psychologues, qui surveillent ce qu’il fait, pense ou pourrait faire. Au cœur de ce dispositif se trouve la sexualité de l’enfant, ou plutôt sa négation. Les écrits sur l’enfance sont nombreux et divers, aussi bien dans le champ de la littérature (avec par exemple les romans de Tony Duvert) que dans celui des essais théoriques. L’écrivaine féministe Christiane Rochefort écrit ainsi que «de tous les opprimés doués de parole, les enfants sont les plus muets». Mais cet intérêt partagé ne signifie pas unanimité. Les féministes sont nombreuses à s’inquiéter de l’inégalité des rapports de pouvoir entre adultes et enfants. Si l’Américaine Kate Millett peut ainsi affirmer qu’«une partie de la structure familiale patriarcale comprend le contrôle de la vie sexuelle des enfants», elle s’alarme que cette question soit surtout envisagée «comme le droit des hommes à avoir des rapports sexuels avec des mineurs». Dans les années 1980, la vigueur contestatrice de la décennie précédente s’éteint. Très vite, l’espace de débat se referme, notamment sous l’influence des mouvements homosexuels eux-mêmes, qui perçoivent le danger des revendications “pédophiles“ : la répression de l’homosexualité contre laquelle ils se battent est en effet justifiée principalement par la nécessité de protéger les mineurs du “péril homosexuel“. Par ailleurs, les féministes y sont, dans l’ensemble, hostiles. Enfin, en 1982, René Schérer et Gabriel Matzneff sont accusés à tort lors de “l’affaire du Coral“ (un “lieu de vie“ éducatif alternatif dans lequel des enfants ont été victimes d’abus sexuels). S’ils obtiennent la condamnation de leur accusateur pour dénonciation calomnieuse, la menace les oblige au silence. Ainsi se clôt une parenthèse, parfois refoulée et souvent mal connue, dans l’histoire du militantisme homosexuel français.

Image : August Blue (1893-1894) du peintre britannique Henry Scott Tuke

 

Bibliographie

Doctorant en sociologie, Antoine Idier a publié en 2013 aux éditions Cartouche Les Alinéas au placard. L’abrogation du délit d’homosexualité (1977-1982), un ouvrage dans lequel il retrace l’histoire des luttes pour la “dépénalisation“ de l’homosexualité au tournant des années 70 et 80 et notamment les débats qui ont agité certains mouvements homosexuels de l’époque autour de la majorité sexuelle.

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