appelez-moi madameUn beau matin de la fin des années 70, dans les commerces d’un petit village normand, une dame d’un certain âge portant une improbable robe imprimée semblable à celles que portent d’innombrables vieilles dames de nos villages, une dame donc, fait ses courses et lance au boulanger, au boucher et aux autres, forcément interloqués : «à partir d’aujourd’hui, vous m’appellerez Madame». Et voilà donc comment tout commence. Appelez-moi Madame, le beau, le tendre, le sensible, le passionnant, l’irrésistiblement drôle documentaire de Françoise Romand va dessiner le portrait de cette dame qui s’appelle Ovida et qui, jusqu’à ses 55 ans, s’appela Jean-Pierre, un résistant qui ne parla pas sous la torture nazie, un militant communiste de toujours, un poète (et donc une poétesse désormais) qui ne quitta jamais son village, où il se maria et eut un fils. Et l’histoire d’Ovida, c’est aussi l’histoire de ce couple et de cette famille puisque sa femme, Huguette, est devenue sa compagne et, malgré la douleur que l’on devine, l’a toujours soutenue. Quant au fils, c’est plus compliqué… Françoise Romand, toute jeune réalisatrice lorsqu’elle signe Appelez-moi Madame en 1986, saisit tout cela avec une finesse et une compréhension humaine qui laissent pantois. Elle mêle avec une grâce inouïe la rigueur du documentaire et la fantaisie d’un regard toujours un peu décalé, à l’image de ses personnages. Et c’est peu dire que cela rend follement attachante cette drôle de dame qu’est Ovida, qui se définit elle-même comme transsexuelle, qui déclame ses poèmes lyriques et imagine la mise en scène du film qui lui est consacrée : on la verrait, en robe de mariée, courir sur une plage tandis que s’égrènent ses vers… Et Françoise Romand filme cela. Et, comme tant d’autres moments dans ce film hors-normes (le couple Ovida-Huguette dansant au bal du village, la grande Ovida prenant sa petite compagne par les épaules à la toute fin…), cela sonne si étrangement juste que cela nous bouleverse, entre rires et larmes. Il n’y a pas une once de discours dans Appelez-moi Madame et c’est très bien ainsi. Pas une once de discours mais une vérité humaine – complexe, poétique, cruelle, mutine, égoïste, courageuse, décomplexée… – qui n’en finit pas de résonner en nous. Ovida est morte en 1996. Grâce à Appelez-moi Madame, on n’est pas prêt de l’oublier.

Appelez-moi Madame de Françoise Romand, jeudi 19 décembre à 20h à la Cinémathèque de Saint-Étienne, 20-24 rue Jo Gouttebarge-Saint-Étienne / 04.77.43.09.77

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