Jeanette-Winterson-HeterocliteJeanette Winterson aura eu trois mères : Ann (sa mère biologique absente), une pentecôtiste hystérique (sa mère adoptive) et une mère de substitution. Ces trois femmes ont construit la romancière, qui a du entrer en lutte dès son plus jeune âge. Sa famille adoptive, telle qu’elle la décrit, ne ressemble en effet en rien à celle d’Une famille formidable. Les Winterson forment un foyer modeste et pentecôtiste du nord de l’Angleterre industrielle : le père est absent et la mère est folle. Enfermée dans une morale religieuse stricte, Jeanette Winterson subit des actes de maltraitance. Son père ne connaît que deux chemins : celui de l’église et celui de l’usine. Sa mère, une bigote obsédée par l’Apocalypse, fournira plus tard à l’écrivaine l’inspiration de son premier roman, Les Oranges ne sont pas les seuls fruits : «ma mère n’avait pas d’opinions nuancées. Il y avait ses amis et ses ennemis. Ses ennemis étaient : le Diable (sous toutes ses formes), les voisins d’à-côté, le sexe (sous toutes ses formes), les limaces. Ses amis étaient : Dieu, notre chienne, tante Madge, les romans de Charlotte Brontë, les granulés anti-limaces Mères amères Si Jeanette Winterson est l’écrivaine féministe émérite que l’on connaît aujourd’hui, c’est en partie grâce (à cause ?) de ses deux mères, auxquelles il faut sans doute ajouter une troisième… et moi, au début». Nous sommes en 1985, Jeanette Winterson a 24 ans et impose déjà son style : un rythme certain aidé par un vocabulaire varié et à la tournure souvent cocasse. L’humour est d’ailleurs une des deux armes dont elle se munit pour survivre. La seconde, ce sont les livres qu’elle découvre adolescente à la bibliothèque. Mais comme ils lui sont interdits, elle lit en cachette Les Aventures d’Alice au pays des merveilles, L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde et plus tard Femmes amoureuses, du sulfureux romancier britannique D. H. Lawrence. «Mauvaise pioche», comme elle le dit elle-même, car c’est sur ce livre que Mrs. Winterson tombe par hasard, avant de mettre à jour tout un stock d’autres livres dissimulés sous le lit de la jeune fille. De rage, Constance Winterson les saisit alors tous et improvise un autodafé dans le jardin…

Deux versions, trois mères, une vie

Jeanette Winterson a décrit son enfance sous deux versions : près de trente ans après Les Oranges ne sont pas les seuls fruits, elle a publié en 2012 Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?, une réécriture de cette œuvre originelle, dégagée de sa part fictionnelle. S’agit-il pour autant d’une autobiographie ? De Mémoires ? L’écrivaine elle-même a toujours refusé de catégoriser ses ouvrages et particulièrement ces deux livres. Elle s’en explique dans Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? : «le trajet utérus-tombeau d’une vie est intéressant – mais je ne peux pas écrire la mienne ; je n’ai jamais pu. Pas avec Les Oranges. Pas plus aujourd’hui. Je préfère continuer de me lire comme une fiction que comme un fait». Elle romance alors sa vie et sublime ses sentiments. Elle ne rencontre que très tard Ann, sa mère biologique, absente et fantasmée ; ces retrouvailles s’accompagnent d’une grande déception mais constituent aussi pour elle un acte d’émancipation fort, aussi fort que son coming-out à l’âge de seize ans. Fort heureusement, son parcours n’est pas que chaotique. En 1987, elle fait une rencontre importante : celle de l’écrivaine de polar Ruth Rendell, qui devient pour elle une mère de substitution et lui apporte un peu de sérénité ainsi qu’un lieu sûr et confortable pour écrire. C’est dans ce havre de paix qu’est né La Passion, roman paru cet automne en français. Elle devient donc mère à son tour, créatrice géniale de toute une série de personnages fantasques, jamais vraiment réels, ni jamais vraiment imaginaires. Ils auront tous des identités multiples, paradoxales et mouvantes. Dans La Passion, tout comme plus tard dans Le Sexe des cerises (1989), Écrits sur le corps (1992) ou encore Powerbook (2000), on retrouve des protagonistes monstres, travestis, androgynes et qui seront amenés à se redéfinir sans cesse au fil des œuvres. Pour Jeannette Winterson, rien n’est figé, ni le sexe, ni le genre, ni ce qui était vrai hier. L’individu est un être unique et multiple qui passe sa vie à composer avec le hasard et à se réinventer. Ce n’est pas la foi en Jésus qui le changera. Pas sûr que Mrs. Winterson et sa clique de pentecôtistes partageraient ce point de vue…

www.jeanettewinterson.com

 

Œuvres traduites
_Les Oranges ne sont pas les seuls fruits_
_La Passion_
_Le Sexe des cerises_
_Écrits sur le corps_
_Art et mensonge_
_Powerbook_
_Le Roi de Capri_
_Garder la flamme_
_L’Horloge du temps_
_Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?_

 

Biographie et récompenses
_1959_ naissance à Manchester
_1960_ adoptée par Constance et John William Winterson
_1975_ quitte le foyer familial après que ses parents adoptifs aient appris son homosexualité
_1985_ remporte le prix Whitbread du meilleur premier roman (l’un des prix littéraires les plus prestigieux d’Angleterre) pour Les Oranges ne sont pas les seuls fruits
_1990_ l’adaptation en téléfilm de Les Oranges ne sont pas les seuls fruits remporte un BAFTA (l’équivalent de nos Césars)
_2002_l’adaptation pour la scène de son livre Powerbook est présentée au National Theatre de Londres
_2006_ décorée de l’Ordre de l’Empire britannique au grade d’officier

Trackbacks/Pingbacks

  1.  Jeanette Winterson et ses mères am&egrav...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.