vers-la-cohabitation-judeite-et-critique-du-sionisme-judith-butlerSurtout connue en France pour Trouble dans le genre (1990), la philosophe juive américaine Judith Butler écrit pourtant depuis plusieurs années sur la politique d’Israël, le sionisme et la possibilité de voir apparaître au Proche-Orient un état binational. Issu d’une dizaine d’années de réflexions, Vers la cohabitation est la traduction d’un livre publié en 2012 aux États-Unis. Critiquer le sionisme fait courir le risque d’être accusé d’antisémitisme, rappelle Judith Butler en connaissance de cause. Faut-il pour autant accepter le silence ? Faut-il renoncer à son judaïsme ? Non, affirme-t-elle dans ce livre aussi lumineux que radical. La radicalité réside dans le geste qui consiste à se tourner vers la pensée juive, vers des traditions intellectuelles liées au judaïsme et à l’expérience de la diaspora. Vers la cohabitation cherche à définir une “judéité“, distincte du sionisme, qui permettrait même d’en saper les fondements. Il s’agit d’utiliser la pensée juive non pas pour exclure en élaborant une «ontologie du Juif et de la judéité» (comme le fait le sionisme selon Butler), mais pour y trouver des «implications éthiques et politiques» et «donner un sens aux termes d’égalité et de justice». Judith Butler dialogue ainsi avec des penseurs juifs comme Emmanuel Levinas, Hannah Arendt, Primo Levi et Walter Benjamin, mais aussi les auteurs palestiniens Edward Saïd et Mahmoud Darwich. Le dialogue est vif et critique : c’est ainsi que Butler «pense avec Levinas contre Levinas» et s’oppose aux positions de Levinas sur Israël à partir des propres textes du philosophe. Relisant l’écrivain italien et ancien déporté Primo Levi (auteur de Si c’est un homme, dans lequel il raconte son expérience du système concentrationnaire), elle réfléchit au choix du silence pour justifier son propre refus de se taire et à la place de l’Holocauste dans les débats contemporains. Parfois ardu, Vers la cohabitation est un livre puissant, par les problèmes qu’il pose et par la force utopique qui le traverse. Commentant un poème de Mahmoud Darwich écrit en hommage à Edward Saïd, Butler insiste sur la nécessité de «vouloir l’impossible». Et de faire advenir cet «impossible lieu de ce qui n’est pas encore et pourtant vient, arrive maintenant».

Vers la cohabitation. Judéité et critique du sionisme de Judith Butler (éditions Fayard)

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