Ancien président d’Act-Up Paris, Christophe Martet est directeur de la publication du site yagg.com.

Peut-on parler d’outing pour qualifier la récente révélation de l’homosexualité de deux cadres du Front national (cf. édito) ?

Non. L’outing s’inscrit dans une démarche militante qui n’est apparemment pas celle de l’auteur du livre incriminé. Le Front national des villes et le Front national des champs ne vise pas à dénoncer le double discours de ces deux élus, mais tente d’expliquer pourquoi Marine Le Pen s’est tenue en retrait du mouvement de contestation du mariage pour tous. C’est dans le cadre de cette analyse que l’auteur a jugé utile de révéler l’homosexualité de ces deux responsables du parti. Il s’agit-là d’information, pas d’activisme.

Comment alors définir l’outing ?

Le concept d’outing est né aux États-Unis lors de l’apparition du sida, en réaction à l’invisibilité des gays et des lesbiennes, qui faisait le jeu de l’épidémie. Il consiste à révéler l’homosexualité d’une personnalité publique (et pas, évidemment, de son voisin de palier) dont les propos, les attitudes, les comportements ou les actions vont à l’encontre des gays et des lesbiennes. Il se fonde sur le refus de tout double discours : on ne peut pas défendre des positions homophobes tout en étant soi-même protégé des discriminations. C’est à cette époque (1993) qu’est paru aux États-Unis l’ouvrage Queer in America de Michelangelo Signorile, qui pointait du doigt, dans trois grands centres de pouvoir américains (New York pour la finance, Washington pour la politique, Hollywood pour le cinéma), l’inaction de gays extrêmement influents qui, parce qu’ils étaient dans le placard, refusaient d’user de leur pouvoir pour lutter contre le sida, voire encourageaient les discriminations.

Qu’est-ce qui a changé depuis cette époque ?

Beaucoup de choses, à commencer par les lois, qui punissent désormais les discriminations homophobes. Dans les années 90, on craignait que les personnes outées soient mises en danger par la soudaine révélation de leur homosexualité. Mais aujourd’hui, la loi est de leur côté : si elles font face à des propos homophobes suite à leur outing, elles peuvent à présent porter plainte.

 

Deux cadres du Front national expulsés du placard

L’homosexualité de certains membres de l’entourage proche de la présidente du Front national (FN) Marine Le Pen est un secret de polichinelle, mais il est rare qu’elle soit évoquée publiquement, par peur de représailles juridiques. Cette crainte n’a pourtant pas suffi à décourager Octave Nitkowski, jeune étudiant en première année à l’Institut d’Études Politiques de Paris révélé l’an dernier par son blog consacré à la campagne des législatives à Hénin-Beaumont (Nord). Son premier ouvrage, Le Front national des villes et le Front national des champs, se veut une analyse de la stratégie politique du parti d’extrême-droite sur ces terres qui ont vu grandir le jeune homme. Il s’interroge notamment sur la relative discrétion de Marine Le Pen lors de la bataille du «mariage pour tous» : à l’inverse de nombreuses figures de son parti (le député Gilbert Collard, le conseiller régional Rhône-Alpes Bruno Gollnish, sa nièce Marion Maréchal-Le Pen ou son compagnon Louis Aliot), la présidente du FN, tout en rappelant son opposition à l’ouverture du mariage, de l’adoption et de la PMA aux couples de même sexe, n’a pas participé aux grandes «manifs pour tous». Pour Octave Nitkowski comme pour de nombreux autres analystes, cette absence s’expliquerait notamment par la volonté de ménager l’électorat gay du FN mais aussi par la présence, dans l’entourage proche de la présidente, de cadres homosexuels qui l’auraient poussée à la modération. Octave Nitkowski cite en exemple Steeve Briois, secrétaire général du parti, et son compagnon, membre comme lui du Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais. Suite à une plainte des deux hommes pour «atteinte à la vie privée», la Cour d’appel de Paris a rendu le 19 décembre un jugement mi-figue, mi-raisin : elle condamne l’éditeur à expurger le livre des passages concernant l’homosexualité du second («dont la notoriété ne dépasse pas le cadre régional»), tout en estimant qu’en raison de son statut de «personnalité politique de premier plan», «le droit du public à être informé» sur Steeve Briois «prime sur le droit au respect de ce pan de sa vie privée».

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