Au Québec, la «Charte des valeurs» divise les militants LGBT, qui se demandent si la laïcité est pour eux une chance ou une atteinte aux libertés.

Contrairement à ce que pourrait laisser croire une idée reçue qui la présente souvent comme «une exception franco-française», il n’y a pas que dans l’Hexagone que la laïcité fait débat. Au Québec, le gouvernement (de centre-gauche) de la Première ministre Pauline Marois tente ainsi de faire voter par l’Assemblée nationale une «Charte des valeurs québécoises» qui insisterait sur le caractère laïc de l’État, imposerait aux fonctionnaires de la Belle-Province «un devoir de réserve et de neutralité religieuse» et leur interdirait «le port des signes religieux ostentatoires». Depuis plusieurs mois, la société civile québécoise discute de la pertinence de cette Charte et du concept de laïcité, dans des termes parfois passionnés. Plus de 270 groupes, favorables ou non au projet de loi, ont demandé à être entendus par le Parlement, dont les auditions ont commencé mi-janvier. Les gays et les lesbiennes ne sont pas en reste : deux associations aux vues diamétralement opposées ont déjà donné de la voix. «LGBT pour un Québec inclusif» (soutenu par plusieurs personnalités, comme le réalisateur Xavier Dolan) s’inquiète de la menace qui pèserait sur «les droits fondamentaux d’une minorité» et se demande si, demain, les personnes LGBT ne seront pas visées à leur tour : va-t-on exiger d’elles aussi, au nom de la laïcité, qu’elles arborent une apparence plus «neutre» (comprendre : plus hétéro-normée) ? Le philosophe québécois Charles Taylor, un des pères de la pensée multiculturaliste, a même comparé la «Charte des valeurs» avec la récente loi russe interdisant la « propagande » de l’homosexualité. Pour les opposants à la Charte, l’exigence de neutralité serait une négation de la diversité de la société québécoise. Et ce d’autant plus clairement que la conception que nous nous faisons de la neutralité est elle-même influencée par le groupe socioculturel dominant (le Québec est encore fortement marqué par l’influence considérable qu’y a exercé l’Église catholique jusqu’à la « Révolution tranquille » des années 60) : si dans la loi «le devoir de réserve» s’appliquera à tous les croyants, dans les faits, il sera plus contraignant pour les musulmanes (qui devront ôter leur hijab, qui constitue pour certaines d’entre elles un impératif religieux) que pour les chrétiens (qui pourront se contenter de cacher leur crucifix en pendentif sous leurs vêtements). Au nom de la convergence des luttes et par un refus commun d’une norme qui est elle-même le reflet d’une hiérarchie sociale, les minorités religieuses et sexuelles devraient donc s’unir contre une «laïcité d’exclusion».

Droits de l’individu et droits de la collectivité

À l’inverse, le groupe «LGBT pour la laïcité» s’offusque de la confusion ainsi faite entre l’orientation sexuelle (qui échappe à notre libre-arbitre) et la foi et son expression (qui sont toutes deux affaires de choix). Pour ses membres, il est nécessaire de cantonner la religion à une sphère strictement privée pour protéger les droits des personnes LGBT, qui seraient les premières bénéficiaires de la laïcité. «Comment une adolescente qui découvre son orientation sexuelle pourrait-elle se sentir à l’aise d’en parler à un psychologue portant une croix catholique si elle sait que cette religion condamne l’homosexualité ?», pouvait-on ainsi lire le mois dernier dans un éditorial du magazine gay Ëtre. Les tenants de la laïcité rappellent que, si tous les croyants ne sont bien sûr pas homophobes, les grandes religions monothéistes (et leurs représentants) continuent à manifester leur hostilité à l’homosexualité, à l’égalité juridique entre homosexuels et hétérosexuels, voire aux gays, lesbiennes, bi et trans eux-mêmes. Bannir l’expression de la foi, non pas partout et en tout temps mais d’un certain nombre de lieux publics (notamment ceux où s’exercent symboliquement l’autorité de l’État) serait donc un moyen de réaffirmer que la société n’est pas composée uniquement d’individus atomisés et qu’il est nécessaire de préserver des espaces partagés par tous où la loi divine n’a pas sa place. Entre respect des libertés fondamentales et règles de vie commune, entre les droits de l’individu et ceux de la collectivité, les LGBT de la Belle-Province (et, avec eux, toute la société québécoise) vont devoir trouver un équilibre qui sera nécessairement un compromis. Leurs débats, eux, pourraient bien résonner jusqu’en France…

Photos : Manifestation contre la Charte des valeurs québécoises à Montréal le 14 septembre 2013 © Matias Garabedian

 

 

Accommodements raisonnables

Le débat sur la «Charte des valeurs québécoises» s’inscrit dans une controverse récurrente depuis plusieurs années au Québec autour des «accommodements raisonnables», une série de mesures et d’exemptions accordées aux fidèles de différentes croyances (au travail, à l’école, etc.) au nom du respect de leurs convictions religieuses. Face aux critiques qui dénonçaient certaines demandes abusives, le gouvernement québécois a mis en place début 2007 une commission co-présidée par le philosophe Charles Taylor et le sociologue Gérard Bouchard (commission Bouchard-Taylor) qui a rendu un rapport l’année suivante.

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