Le cinéma queer lui doit tout : l’Institut Lumière consacre une soirée au génial John Waters en programmant son film Hairspray (1988).

Il y a plus de quarante ans que John Waters dynamite avec constance, invention et humour aussi bien les limites du bon goût que celles des normes familiales et sociales. Autant dire qu’une programmation sur les rebelles comme celle de la seconde édition d’Écrans Mixtes se devait de rendre hommage à ce dandy trash.

Pour évoquer le cinéma de John Waters, on pourrait se contenter de quelques flashs inoubliables, telle cette ultime séquence de Pink Flamingos (1972) où Divine, ce travesti obèse dont il fit son égérie, décroche définitivement le titre de représentante de la «famille la plus dégoûtante du monde», en se délectant d’une crotte de caniche toute fraîche. Ou comme cette tentative unique de donner une dimension supplémentaire au cinéma, non pas via la 3D et ses lunettes, mais via l’Odorama : lors de sa sortie en salles, une petite carte à gratter agrémentait ainsi les projections de Polyester (1981) d’odeurs aussi agréables que celle d’une vieille basket, d’un gaz intestinal, d’ail ou d’essence…

Une vision du monde décalée, transgressive, subversive

Or, procéder ainsi serait fortement réducteur. Car l’art trash de Waters ne se limite pas à ces séquences ou à ces procédés, aussi singuliers et provocants soient-ils. C’est toute une vision du monde – décalée, transgressive, subversive – qu’élabore le réalisateur au fil de ses films, bousculant sans ménagement la famille traditionnelle, basculant cul par-dessus tête la société américaine et ses codes, tordant le cou aux poncifs du (bon) goût, etc. En cela, il n’est pas exagéré de dire que Waters est bien plus qu’un rebelle : un révolutionnaire outrageous et terriblement drôle, avec comme arme de destruction massive un sens du camp inimitable et comme armée une bande de freaks sans limites. Divine, Mink Stole, Edith Massey, Tab Hunter, Patricia Hearst, Ricki Lake ou le tout jeune Johnny Depp forment ainsi sa troupe baroque et barrée, prête à tout pour satisfaire aux délires iconoclastes et sexués tous azimuts du maître.

Et ceux-ci sont multiples, improbables et toujours renouvelés. C’est d’ailleurs cette variété que permet de parcourir la programmation d’Écrans Mixtes, slalomant avec aisance des premiers films (les plus monstrueusement inventifs) aux derniers (les plus apparemment assagis), de Pink Flamingos (1972) à A Dirty Shame (2004) en passant par Female Trouble (1974), Desperate Living (1977), Polyester (1981), Hairspray (1988, photo ci-dessous), Cry-Baby (1990) et Cecil B. Demented (2000).

john waters hairspray heteroclite mai 2014

Une liberté sans limites

On n’essaiera pas ici de les résumer tant cela relève de la gageure. Chez John Waters, l’essentiel est dans la manière au moins autant que dans les scénarios. On se contentera donc, pour mettre l’eau à la bouche, d’énoncer quelques-uns des thèmes qui traversent ces œuvres insolemment modernes qui sont aussi autant de détournements des genres cinématographiques traditionnels (car Waters est également un cinéphile hors pair et cela se sent dans ses films, variations dévergondées sur les drames hollywoodiens, la comédie musicale, la comédie familiale, etc.).

En vrac, et pour faire court, le cinéma de dandy John est gorgé de défense des marginaux, de dénonciation du racisme, de goût pour la pan-sexualité la plus assumée, de refus des conventions et de la bien-pensance… Tout cela sans discours, par le simple affichage désinhibé de toutes les différences, de toutes les outrances, de tous les excès. Par cette liberté sans limites, idéalement incarnée dans le corps exhibé et délicieusement monstrueux de Divine, John Waters a révolutionné le cinéma et le regard du monde sur les gays, les queers, les a-normaux de tout poil. Grâce lui en soit rendue.

 

Soirée John Waters / Divine (en présence de Christophe Chabert, critique cinéma au Petit Bulletin), jeudi 10 juillet à 20h à l’Institut Lumière, 25 rue du Premier film-Lyon 8 / 04.78.78.18.95 / www.institut-lumiere.org

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