Avec Bande de filles, la réalisatrice Céline Sciamma dépeint la sororité comme une force et un moyen pour les femmes de prendre leur destin en main.

À l’écran, partout, dans chaque scène, des jeunes filles noires de banlieue. Omniprésentes, elles ne peuvent que souligner combien le cinéma français avait jusqu’à présent ignoré ces adolescentes avec leurs propres codes sociaux : elles tchipent, elles s’invectivent, elles parlent fort et, pire encore, elles écoutent de la musique à fond dans le métro ! Nous ne sommes pourtant pas dans un cauchemar d’Alain Finkielkraut mais dans le troisième film de Céline Sciamma. Bande de filles raconte comment Marieme, une gamine de seize ans introvertie, tente de s’émanciper au contact d’un trio de jeunes filles un peu plus hardies qu’elle (mais, au fond, tout aussi paumées).

Ici, pas de désir lesbien comme dans Naissance des pieuvres ; et si la question du genre est bien présente, elle n’est pas aussi centrale que dans Tomboy. Ce qui intéresse Céline Sciamma dans Bande de filles, c’est la solidarité qui se noue entre ces quatre ados, cette sororité qui fait leur force et qui finit par former une bulle d’utopie politique fragile mais ô combien exaltante. Au fond, toutes n’ont qu’une ambition, hautement féministe : prendre leur destin (et parfois leur désir) en main.

On pourrait parler d’empowerment pour qualifier cette volonté farouche d’échapper à leur statut de multi-minorisées (à cause de leur sexe, de leur âge, de leur couleur de peau, de leurs origines sociales…), au parcours tout tracé qui leur est promis (un CAP et à l’arrivé un boulot de femme de chambre), à la reproduction sociale, aux petits machos de la cité, au grand frère tyrannique et violent et même au gentil amoureux bien intentionné qui ne peut imaginer sa future femme que comme une bobonne cantonnée à son intérieur domestique.

bande-de-filles-celine sciamma lyon heteroclite

Jamais vaincues

Se tenant fermement éloignée de tout misérabilisme et de tout naturalisme «à la française», faisant surgir la beauté des corps, des visages (et même des barres d’immeubles HLM !) avec l’aide de son vieux complice Para One (qui signe la bande originale), Céline Sciamma filme ses héroïnes sans angélisme ni naïveté. Elle les laisse ainsi prendre, dans leur quête de liberté, des chemins pas toujours très recommandables (le vol, le racket, une forme de sauvagerie qu’elles subissent et qu’elles reproduisent parfois) qui les conduisent à plusieurs reprises dans le film à des impasses tragiques. Elles se trompent, elles commettent des erreurs, mais leur ténacité et leurs tentatives toujours renouvelées de s’affirmer sont proprement fascinantes.

Peut-on vraiment se soustraire au déterminisme social ? Céline Sciamma a le bon goût de ne pas s’improviser sociologue et de ne pas trancher ce débat vieux comme les sciences humaines. Mais le dernier plan de Bande de filles parle magnifiquement pour elle. Il ne nous dit pas si Marieme, un jour, s’en sortira. Mais il nous laisse avec la conviction réconfortante que sa rage d’essayer n’est pas éteinte.

 

Bande de filles, mercredi 10 mai à 20h55 sur Arte

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.