Beaucoup plus complexe qu’elle n’y paraît, l’histoire du kitsch pourrait bien avoir quelques ramifications partagées avec celle de la communauté gay…

 

kitsch Price_Kensington_Cottage_Ware Cottage-shaped tea pot and milk jug heteroclite copyright Matthias Blume

 

Quand on pense à une chose kitsch, on imagine des couleurs flashy mal assorties, un objet de mauvais goût, un cadre multicolore accroché sur le mur d’une grand-mère ou une table basse sertie sur un vieux tonneau dans le salon d’un beau-frère. À première vue, le kitsch tend donc vers le laid, vers l’antithèse absolue du bon goût. Mais qu’est-ce que le bon goût ? Un objet qui me paraît beau peut-il sembler laid à un-e autre ? Si le kitsch est avant tout un assortiment d’éléments qui n’aurait jamais dû être réunis, il revêt également des dimensions artistiques, sociologiques et même politiques. Apparu vers 1860, le mot serait un dérivé des verbes allemands verkitschen («brader») ou kitschen («ramasser des déchets dans la rue») et désignerait donc originellement une accumulation de caractéristiques considérées comme sales et démodées. Au milieu du XIXe siècle, c’est l’industrialisation et l’urbanisation qui permettent l’avènement du kitsch. Les nouvelles classes moyennes cherchent à se divertir et le commerce au détail leur permet d’acquérir à bas coût des produits culturels distribués à grande échelle. Mais au fil des décennies, le kitsch entre dans la sphère sérieuse de la politique et devient de plus en plus critiqué par l’intelligentsia de gauche. En 1939, dans un article intitulé Avant-garde et kitsch et publié par la revue progressiste Partisan Review, le critique d’art américain Clement Greenberg décrit le kitsch comme «un succédané de culture (…) destiné à une population insensible aux valeurs culturelles authentiques». Après guerre, dans la lignée d’Adorno, d’Horkheimer et de l’école de Francfort, de nombreux intellectuels de gauche font du kitsch le symbole honni de la culture de masse et l’accusent de tous les maux de la société de consommation. À leurs yeux, le kitsch est manipulateur, infantilisant et prouve que le capitalisme américain ne vaut pas mieux que le fascisme et les dictatures communistes. Dans L’Insoutenable légèreté de l’être (1984), l’écrivain d’origine tchécoslovaque Milan Kundera définit même le kitsch comme «la négation absolue de la merde», autrement dit ce qui «exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’inacceptable». Décidément, le kitsch se trimballe une bien mauvaise réputation.

Culture kitsch vs. culture camp

De nos jours, alors que la société de consommation semble avoir (provisoirement ?) triomphé de ses détracteurs, le kitsch est devenu, grâce à la globalisation des marchés, l’un des styles les plus répandus au monde. Et c’est peut-être cela qui nous plaît en lui. Quoi de mieux pour la communauté homosexuelle que de s’identifier à un courant artistique qui fut d’abord dévalorisé et traîné dans la boue avant d’être porté au pinacle par les plus grands courants esthétiques postmodernes du XXe siècle finissant ? Le kitsch fait sa diva et on adore ça ! Après tout, s’il y a une personne qui a beaucoup fait pour la propagation du kitsch, c’est bien Louis II de Bavière, plus grand pédé de tous les temps, considéré par Verlaine comme le «seul vrai roi de ce siècle». Romantique et fantasque, roi perdu dans sa folie, il fit construire des palais extravagants tel le château de Neuschwanstein, mélange de style architectural néo-gothique et médiéval. La démesure et la flamboyance du kitsch du XIXe siècle ou d’aujourd’hui font ainsi oublier le kitsch médiocre et ennuyeux du XXe siècle. C’est pourquoi il vaut mieux garder en mémoire le kitsch des origines et l’accepter comme il est : à part, marginal, beau et vulgaire à la fois. Le kitsch permet de s’amuser des conventions de genre et de se jouer des codes et des rôles déterminés par la société hétéro-normée. C’est peut-être la raison pour laquelle il est vu d’un bon œil par de nombreux artistes gays, comme Pierre et Gilles qui, depuis la fin des années 1970, lui ont rendu ses lettres de noblesse tout en portant un regard définitivement camp sur les mythes de la culture masculine dominante. Alors soyons camp, soyons kitsch !

 

À lire :
_Psychologie du kitsch d’Abraham Moles (éditions Denoël, 1977)
_L’Insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera (éditions Gallimard, 1984)
_L’Empire du kitsch de Valérie Arrault (éditions Klincksieck, 2010)

 

Photo 1 : boutique Kitsch’n Swell à Montréal © Chris Goldberg
Photo 2 : théière en forme de cottage anglais et son pot à lait © Matthias Blume

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.