En pleine Seconde Guerre mondiale, Boris Blacher écrit un opéra de chambre minimaliste et déroutant : son Roméo et Juliette revisite celui de Shakespeare de façon radicale. Le Théâtre de la Croix- Rousse s’en empare et ressuscite là une œuvre atypique.

boris blacher heterocliteRoméo et Juliette, c’est tout à la fois un mythe, un conte, une histoire d’amour et de haine. Roméo et Juliette, c’est d’abord Shakespeare, la puissance de son écriture, la finesse de sa langue. Roméo et Juliette, c’est ensuite cette intrigue fantastique déclinée par les plus grands artistes : des compositions de Berlioz, Tchaïkovski ou Prokofiev, des opéras de Bellini, Gounod ou Blacher, de la musique populaire, de la danse, des comédies musicales mythiques tel le West Side Story de Bernstein, des films, des bandes dessinées… Les amants ne Vérone ne meurent jamais. Mais Boris Blacher est certainement le moins connu de tous les compositeurs qui se sont intéressés à Roméo et Juliette.

Né en Mandchourie en 1903, Boris Blacher étudie la musique en Sibérie puis en Chine avant de s’installer à Berlin en 1922. Il aime profondément cette ville, décide d’y rester pendant la Seconde Guerre mondiale (bien que les nazis, qui jugeaient sa musique «dégénérée», l’aient privé du poste qu’il occupait au conservatoire de Dresde) et tente par tous les moyens de faire revivre la tradition musicale de l’opéra expressionniste, si florissante sous la République de Weimar.

Roméo et Juliette sous les bombes

L’opéra de Boris Blacher se caractérise par sa grande économie de moyens. Seules les scènes essentielles de l’œuvre de Shakespeare sont gardées, comme s’il s’agissait d’en faire entendre le noyau dur exclusivement. Le compositeur recentre l’intrigue autour du rêve et accorde une large place au personnage de la reine Mab, la fée qui fait revenir à la surface nos rêves enfouis. Quant à la musique de Blacher, d’ordinaire joyeuse et virtuose, elle laisse place ici à un univers parfaitement dépouillé. Alors que l’époque est au sérialisme, Boris Blacher s’emploie à créer son propre langage musical, basé sur les «mètres variables», une technique fondée sur une suite de structures métriques développées suivant des lois de séries mathématiques.

Son Roméo et Juliette n’y coupe pas mais l’étrangeté apparente de sa musique s’estompe au fur et à mesure que l’on s’y plonge. Tandis que l’orchestre de chambre émet une musique quasi-fantomatique, Blacher donne au chœur une position centrale et lui fait chanter les Capulet, les Montaigu et même les autres protagonistes. Et puis, au beau milieu de cette écriture saisissante, surgissent des chansons dans la plus pure tradition du cabaret berlinois. Jean Lacornerie, le directeur du Théâtre de la Croix-Rousse, a depuis toujours une véritable passion pour cette époque, pour ces musiques peu entendues, pour ces univers paradoxalement sombres et joyeux. Parions que sa mise en scène, doublée de la direction musicale de Philippe Forget, saura rendre justice à un compositeur trop longtemps oublié.

Roméo et Juliette, du 24 février au 4 mars au Théâtre de la Croix Rousse, place Joannès Ambre – Lyon 4 / 04.72.07.49.49 / www.croix-rousse.com

Photo 1 © Bruno Ansellem / Signature
Photo 2 : Boris Blacher, âgé de dix-neuf ans, sur une photo d’identité de 1922 © DR

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