Chloé Bégou est une artiste membre de l’association HF Rhône-Alpes, dont Anna Spano-Kirkorian est la coordinatrice.

Comment et pourquoi l’association HF Rhône-Alpes a-t-elle été créée ?

Chloé Bégou & Anna Spano-Kirkorian : Tout a commencé en 2006 avec la publication par Reine Prat d’un rapport sur l’accès des hommes et des femmes aux postes à responsabilité dans le spectacle vivant. On y apprenait que 84% des théâtres cofinancés par l’Etat, 89% des institutions musicales, 94% des orchestres étaient dirigés par des hommes, que 78% des spectacles que nous voyions étaient mis en scène par des hommes, 85% des textes que nous entendions étaient écrits par des hommes. Les chiffres sont encore assez similaires aujourd hui. Ce rapport a eu beaucoup d’écho dans la presse, en particulier pendant le festival d’Avignon.

À la suite de ce rapport, Reine Prat a rencontré de multiples actrices et acteurs du secteur culturel en France, dont Sylvie Mongin- Algan, directrice du Nouveau Théâtre du Huitième à Lyon. Ensemble, elles ont provoqué, avec le soutien de la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC), une réunion avec différentes actrices du secteur culturel. La décision a été prise de créer une association afin de promouvoir les résultats du rapport Reine Prat, de communiquer sur les chiffres édifiants qu’il révélait. Il s’agissait en quelque sorte d’assurer le service après-vente du rapport.

Chloe Begou anna spano-kirkorian hf rhone alpes coordinatrice

Dans le même temps, en 2008, se déroulaient les entretiens de Valois sur le spectacle vivant. À Lyon, le président de la région Rhône-Alpes, Jean-Jack Queyranne, a proposé que la conférence régionale soit ouverte par une table ronde sur le thème de l’égalité hommes-femmes. Ce soutien immédiat de la DRAC et de la Région ont été déterminants. C’est en échangeant avec ces partenaires institutionnels qu’est venue l’idée des saisons Égalité.

Quel est le principe de ces saisons ?

Chloé Bégou & Anna Spano-Kirkorian : Il s’agit de proposer aux théâtres et à  d’autres établissements culturels de s’engager sur trois axes d’actions. Premièrement, tendre vers une égalité dans les moyens de production alloués aux femmes et aux hommes ainsi que dans la programmation – autant pour les autrices que pour les metteuses en scène. Deuxièmement, tendre vers une parité au sein des équipes des structures, ce qui consiste le plus souvent à renforcer la présence des femmes dans les équipes techniques et celle des hommes dans les équipes administratives. Enfin, nous demandons aux structures partenaires de communiquer sur leur engagement dans leurs plaquettes de saison et autres supports d’information.

Le lancement de la première saison Égalité a eu lieu aux Célestins en octobre 2011, en présence de plus de 1000 personnes. Des saisons Égalité ont depuis été créées dans plusieurs régions sur un modèle similaire. Plus largement, des groupes HF se sont créés dans toute la France : il en existe actuellement treize.

Face à votre revendication de parité, certains opposent l’argument du « vivier », prétendant que l’offre ne permet pas d’équilibrer les saisons. Qu’y répondez-vous ?

Chloé Bégou & Anna Spano-Kirkorian : Cet argument est infondé. Chaque année, les femmes sortent aussi nombreuses que les hommes des écoles nationales de théâtre. Dans les rares écoles d’écriture, on compte même une majorité de femmes. Mais elles sont moins montées, tout comme les jeunes metteuses en scène sont moins suivies et soutenues. Les processus de reconnaissance se passent encore dans la plupart des cas d’homme à homme. Et beaucoup d’entre eux ne sont pas conscients des biais qui opèrent quand ils programment leurs saisons ; ils sont convaincus que leurs choix sont uniquement motivés par l’excellence. Ce que des expériences dans le domaine de la musique mettent en cause. Ainsi, lorsque les candidates à une audition sont cachées derrière un paravent, les jurys les retiennent en bien plus grand nombre que lorsqu’elles jouent à visage découvert. Il est beaucoup plus difficile de mettre un paravent devant des metteuses en scène…

D’autre part, la sélection par l’argent est incontestable ; l’observatoire de l’égalité du ministère de la Culture montre que les moyens de production ne sont pas les mêmes pour les projets d’hommes et les projets de femmes. Par exemple, dans les Centres dramatiques nationaux et régionaux, le coût moyen d’un spectacle est de 77 000 € pour les hommes et de 43 000 € pour les femmes. Ces écarts énormes de budget ont des incidences sur les temps de répétition, les décors et donc sur la capacité d’un spectacle à séduire des programmateurs.

Quels sont vos moyens d’action et vos projets ?

Chloé Bégou & Anna Spano-Kirkorian : HF oeuvre d’abord à partager des diagnostics, à lancer des débats. Nous travaillons en lien avec les politiques et les administrations, considérant que les financeurs sont les seuls à disposer de leviers pour faire évoluer la situation. Nous diffusons les travaux de chercheurs comme Aurore Evain, qui a recensé toutes les autrices oubliées, réhabilitant au passage ce terme qui était employé jusqu’au XVIIe siècle avant que l’Académie française l’exclue de son dictionnaire. Ce travail, comme d’autres, donne des outils et des arguments. Nous sommes donc très présent-e-s avec des débats, des rencontres, notamment pendant le festival d’Avignon.

Cette année a aussi eu lieu un workshop, animé par la metteuse en scène Anne Maurel, pendant lequel les participantes échangeaient sur des situations lors desquelles elles avaient manqué de répartie face à des propos misogynes, avant de mettre en place des stratégies pour y faire face. Un peu comme des cours de self-défense verbale ! Cette année, nous nous concentrons sur la problématique de la formation à l’égalité entre les femmes et les hommes dans le secteur culturel. Nous lançons une formation expérimentale au sein d’établissements partenaires, comme l’Ecole nationale de musique de Villeurbanne et des conservatoires de musique de la région.

Pouvez-vous mesurer les résultats de vos actions ?

Chloé Bégou & Anna Spano-Kirkorian : Nous ne pouvons pour le moment pas affirmer que nos actions ont eu un effet sur les programmations. En revanche, il est certain que plus personne n’ignore les chiffres du rapport Reine Prat et que tout le secteur du spectacle vivant est désormais sensibilisé, même s’il reste parfois encore défiant. Malheureusement, de nombreux programmateurs estiment qu’intégrer cette exigence d’égalité à leurs choix va à l’encontre de leur autonomie de décision et refusent de se donner de telles règles.

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