Jean-Yves Le Talec, sociologue et co-fondateur des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence à Paris, est l’auteur de Folles de France. Repenser l’homosexualité masculine.

jean-yves le talec sociologue folles de france heterocliteLes stéréotypes de genre sont si intériorisés par certain-e-s homosexuel-le-s qu’ils et elles en viennent à rejeter les gays «trop féminins» ou les lesbiennes «trop masculines». Pourquoi ?

Jean-Yves Le Talec : Parce que ces homosexuel-le-s font partie d’une société qui est toute entière traversée par ces stéréotypes. La famille, l’école, le travail, les productions de l’industrie culturelle contribuent à assigner à chacun une place sociale bien définie. Bien sûr, il existe des exceptions mais, globalement, cette norme de genre est véhiculée partout. Et celles et ceux qui la refusent dérangent aussi bien les hétérosexuelle-s que les homosexuel-le-s. Notons toutefois que, même dans la réprobation sociale, il existe des rapports de pouvoir, une hiérarchie, une domination des hommes sur les femmes.

Vous voulez dire qu’il est plus facile d’être un homme efféminé qu’une femme masculine ?

Jean-Yves Le Talec : Oui, tout à fait. Un homme efféminé conserve une partie de ses privilèges d’homme. C’est ainsi qu’on peut très bien être une folle et tenir des propos sexistes ! Aux yeux de la société, une folle ne déchoira jamais jusqu’à être l’équivalent exact d’une femme. À l’inverse, une femme, toute masculine qu’elle soit, n’accédera jamais exactement à la position dominante qui est celle des hommes. C’est pourquoi les femmes, in fine, sont plus à même que les gays de remettre en question ce système binaire de genre, parce que ce sont elles qu’il dessert le plus.

Folle et sexiste, cela semble quand même a priori contradictoire, non ?

Jean-Yves Le Talec : Non, parce qu’il existe différents régimes de genre, différentes possibilités de présentation de soi. Un homme qui fait la folle avec ses copains dans un bar ne se comportera pas de la même manière dans un sauna, dans une backroom, avec sa famille ou à une réunion de travail. Il règne dans le milieu gay une forme de masculinité normative ni trop virile, ni trop efféminée. Le retour de la mode de la barbe chez les gays en est un bon exemple, sans qu’on sache d’ailleurs qui en est à l’origine : la publicité s’est-elle inspirée des gays, que l’on dit prescripteurs de tendance, ou est-ce l’inverse ?

La «chasse aux clichés» est-elle le résultat d’une certaine normalisation de l’homosexualité ?

Jean-Yves Le Talec : Ce qui est certain, c’est que la séquence qui va du PACS au mariage entre personnes de même sexe, en gros des années 1990 à aujourd’hui, a été puissamment normalisatrice pour les homosexuel-le-s. Tout le référentiel du mariage suppose en partie une adhésion à la norme de genre. Les couples d’hommes et de femmes qu’on a pu voir dans des reportages, des documentaires ou des débats durant les discussions parlementaires sur le mariage pour tous étaient tous particulièrement non-remarquables, normés. Jamais, je crois, la télévision n’a montré deux folles désireuses de se marier ! Et la prévention du VIH a également contribué à normaliser la sexualité des hommes gays, par exemple en valorisant l’idée du couple.

Mais n’est-ce pas le prix à payer pour parvenir à une banalisation de l’homosexualité ?

Jean-Yves Le Talec : Le mariage pour tous a modifié le territoire de la norme et représente indiscutablement un progrès social pour beaucoup de gays et de lesbiennes. Mais la banalisation reste partielle et relative. Ce qui est mieux accepté, c’est une certaine image sociale de l’homosexualité, celle de couples d’hommes ou de femmes aux identités de genre très normatives, plutôt ancrés dans la classe moyenne ou supérieure, avec un bon boulot, une maison, un chien, une voiture ! À côté de cela, la lecture des rapports annuels de SOS Homophobie est toujours aussi effrayante. Où est la banalisation tant annoncée ? Les formes que prend la violence homophobe, lesbophobe ou transphobe changent, mais celle-ci est toujours là, comme on a pu le voir à travers La Manif pour tous.

 

 

Mini-bio

Se présentant lui-même comme «homosexuel, militant et chercheur, dans cet ordre», Jean-Yves Le Talec, né en 1958, est chercheur à l’université Toulouse II-Le Mirail. En 1990, il participe, sous le nom de Sœur Rita du Calvaire, à l’introduction en France du mouvement des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence et à la création du premier couvent hexagonal, celui de Paris. Éphémère rédacteur-en-chef de Gai Pied dans les derniers mois de l’hebdomadaire, il est l’auteur d’une demi-douzaine d’ouvrages. Sœur Rita du Calvaire est par ailleurs l’archi-mère générale des couvents des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence en France.

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