Virginie Despentes publie cette année un nouveau roman, Vernon Subutex, et est invitée aux prestigieuses Assises Internationales du Roman. Le temps aurait-il changé l’ex-punkette ? Éléments de réponse à travers un portrait en trois périodes marquantes.

Les années 90 : la vingtaine en colère

En 1994 sort Baise-moi, un premier livre que Virginie Despentes, vingt-cinq ans à l’époque, dit avoir écrit dans une légèreté totale et à la vitesse de création d’un 45-tours. C’est un récit trash et contemporain sous défonce, dont les personnages Nadine et Manu baisent et butent (et parfois, pour les plus chanceux, les deux à la fois). Deux ans plus tard, Virginie Despentes publie Les Chiennes savantes, une intrigue policière qui se déroule dans le milieu des peep-shows lyonnais. Avec ces deux romans bruts, ultra-dialogués et rythmés, pleins de coke, de pétards et de cul, la jeune auteure trouve son créneau et son style, cru et direct.

Il faut dire que Virginie Despentes n’est pas une personne conventionnelle. Elle pique, fait grincer des dents, dérange, dénonce les inégalités sociales et les rapports de domination sexués : c’est l’écrivaine controversée et provocatrice de la littérature française. Et elle commence à trouver son public. Elle bûche et surtout, elle s’autorise à être écrivaine car «une fois qu’on a compris que ce que l’on écrit dans son coin va être lu et reçu, il faut le faire».

La décennie 90 se conclut pour elle avec Mordre au travers (1999), un recueil de tranches de vie bien punk, sans concession aucune à la bien-pensance. À l’image de À terme (deux pages pour raconter un infanticide), chacune de ces nouvelles se lit comme s’écouterait un morceau de rock bourrin : tout ce qui est dit est nécessaire, la pression monte jusqu’à un clash radicalement violent et c’est à prendre ou à laisser.

Les prises de la trentaine : ciné et féminisme

En 2000, Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi adaptent Baise-moi pour le cinéma. Le film est tourné en six semaines, avec des copines, en numérique et en éclairage naturel. Cette méthode de tournage à faible budget divise la critique. S’ensuivent un lynchage médiatique, l’indignation d’associations religieuses et la censure, en raison de scènes de violence et de sexe non-simulées. Mais Virginie Despentes ne lâche pas le morceau. Ce qui ne la tue pas la rend plus forte et sa carrière s’enchaîne : livres, co-écritures, préfaces, traductions, collaborations musicales…

À partir de 2004, elle tient un blog dans lequel elle livre ses coups de gueule, chronique des concerts parisiens avec son pote Patrick Eudeline et fait des déclarations d’amour digne d’une adolescente transie à Pete Doherty. Les derniers articles de ce blog (qu’elle finit par fermer pour cause de piratage) évoquent son projet de partir tourner un documentaire sur le féminisme pro-sexe et le mouvement queer aux États-Unis. Ce sera Mutantes (2009), sorte de mise en images de l’essai King Kong Théorie (2006). Pour Virginie Despentes, c’est l’occasion d’interviewer des performeuses, activistes et théoriciennes qui dépoussièrent à grand coup d’orgasmes le féminisme à maman en défendant et en vivant la prostitution, la pornographie, le SM… De ce voyage en terres libertaires, Virginie Despentes reviendra lesbienne et porte-drapeau (un peu involontaire) du «nouveau féminisme» en France.

Aujourd’hui : comme une bonne bouteille…

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Le dernier roman de Virginie Despentes, Vernon Subutex (pour lequel elle a déjà été récompensée par le prix Landernau et le tout nouveau prix Anaïs Nin) est adroitement distillé en trois volumes. Le premier est sorti en janvier, le second paraît le mois prochain et le dernier, en cours d’écriture, devrait être achevé cet été. Difficile de se défaire de ce loser attachant qu’est Vernon et de ses potes qui n’en sont plus vraiment. Tous ont en commun une certaine mélancolie de leur jeunesse et se redécouvrent, les un-e-s les autres, profondément changé-e-s, pas forcément en mieux. Vernon, cet homme qui trébuche dans une ville sous Xanax, est l’emblème de ceux qui avaient vingt ans à la fin des années 80 et qui se réveillent vingt-cinq ans après avec la gueule de bois, choqués par la rapidité des changements économiques et sociaux survenus et inquiets de l’«extrême-droitisation» ambiante.

À travers ce roman, l’écrivaine dresse évidemment son propre bilan, celui de ses copains «no future» qui crachaient sur le système et celui de sa génération. Alors oui, elle a changé. La rageuse qu’elle était a apaisé sa colère, ou du moins elle l’exprime différemment. Avec l’âge, les changements de modes de vie, l’arrêt de la picole et des drogues, Despentes a laissé la place à Virginie, toujours lucide mais plus sereine. Elle a surtout compris que pour bien écrire, il n’est pas nécessaire d’aller mal mais d’être sincère.

 

Dialogue d’écrivains entre Virginie Despentes et Filippo d’Angelo, dimanche 31 mai aux Subsistances, 8 bis quai Saint-Vincent-Lyon 1 / www.villagillet.net
Photo : Jean-Francois Paga / Grasset

 

 

Générations désenchantées

Dimanche 31 mai, dernier jour de la neuvième édition des Assises Internationales du Roman, sera l’occasion de dresser un terrible bilan : nous n’avons plus d’espérances ! Cet affreux constat nous sautera aux yeux lors la rencontre très attendue entre Virginie Despentes et l’auteur italien Filippo D’Angelo. Tous deux ont publié cette année des romans traitant de générations désenchantées, dont les personnages nagent dans les eaux troubles des lendemains. Le Vernon de Virginie sillonne Paris sans repère, de corps en corps, d’anciennes amitiés en désillusions. Ludovico, le protagoniste de La Fin de l’autre monde de Filippo D’Angelo, est incapable de s’épanouir dans une Italie berlusconienne en décrépitude.

Lorsque l’on quitte l’Europe, c’est pour se rendre compte que l’herbe n’est pas forcément plus verte outre-Atlantique. Car de personnages en quête d’eux-mêmes, il sera aussi question le 25 mai lors d’une table ronde organisée autour de la question de l’identité. L’auteur américain Nickolas Butler fait parler quatre trentenaires à l’heure des bilans (Retour à Little Wing). Ici, c’est n’est plus qu’une ville natale qui relie des amitiés passées. L’autre devient alors un miroir : qui suis-je devenu ? Que nous reste-t-il à partager ? Adelle Waldman (La Vie amoureuse de Nathaniel P.), quant à elle, fait errer sans but son personnage principal, un écrivain new-yorkais en vogue, pour mieux questionner l’ultra-moderne solitude de l’homme, le désengagement et le narcissisme contemporain.

 

 

À voir (et à entendre) aussi

Né à Douala, le jeune écrivain camerounais Max Lobe (né en 1986) arrive en Suisse à l’âge de dix-huit ans, suit des études à Lugano, puis s’établit à Genève. Les thèmes du racisme, de la religion, de l’homosexualité traversent son œuvre. Il a été très remarqué pour son premier roman, 39 rue de Berne, puis pour La Trinité bantoue. Pour les Assises Internationales du Roman, il discutera avec l’auteur malgache Jean-Luc Raharimanana de l’avenir des écrivains et éditeurs francophones.

Samedi 30 mai à 11h

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