Après un lumineux Dialogues des Carmélites, le cinéaste Christophe Honoré met en scène Pelléas et Mélisande. Une totale réussite !


 

Pelléas-et-Mélisande-claude-debussy-christophe-honore-opera-de-lyon-heteroclite copyright jean-louis fernandez

 

Il y a des opéras qu’on pense connaître par cœur. On les a tellement vus et entendus que rien de nouveau ne peut encore nous surprendre. Mais un jour, tout bascule : nos certitudes s’effondrent et l’œuvre nous apparaît transfigurée, révélant un versant inédit qui nous avait échappé lors des précédentes écoutes. Les mises en scène qui parviennent à réaliser ce tour de force sont rares et précieuse ; celle de Pelléas et Mélisande par Christophe Honoré à l’Opéra de Lyon en fait partie.

Pour sa deuxième mise en scène lyrique (après Dialogue des Carmélites en 2013), Christophe Honoré a fait preuve d’une remarquable acuité. Son Pelléas et Mélisande est d’une densité rarement atteinte. Le cinéaste a relu le texte de Maeterlinck au prisme de son propre univers. Expurgé d’un environnement moyenâgeux fait de châteaux, de grottes et de forêts, le royaume d’Allemonde devient alors un milieu clos avec ses hangars, ses murs et ses quais de déchargement qui baignent dans une atmosphère brumeuse et oppressante. Le décor, tout en rigueur avec des lignes et des angles droits, ne laisse place à aucune rondeur. Chaque tableau est un espace dans lequel les personnages semblent se débattre, cherchant une échappatoire. Mais si celle-ci se dessine par le biais d’une porte ou d’une ruelle étroite, c’est pour disparaître aussitôt dans un nouveau décor qui crée un espace aussi clos que le précédent, donnant le sentiment d’un labyrinthe sans issue et en perpétuel renouvellement. D’ailleurs, les premiers mots chantés par Golaud («je ne pourrai plus sortir de cette forêt !») ne marquent-ils pas tout Pelléas et Mélisande du sceau du cloisonnement ?

Mais la prouesse ne s’arrête pas là. Le texte de Maeterlinck regorge de mystères. Ses personnages se parlent mais ne se disent rien, ou si peu, car leurs secrets et leurs désirs ne peuvent être révélés. Par un usage judicieux de la vidéo, Christophe Honoré nous fait pénétrer dans l’inconscient de chaque protagoniste, mais avec une subtilité telle qu’un doute persiste toujours. Ainsi, le rêve projeté de Mélisande endormie est-il celui d’un passé qu’elle a fui ? Ou bien n’est-ce que le fantasme érotique d’une relation à trois ? Marcellus, l’ami mourant de Pelléas, est-il plus qu’un ami ? Christophe Honoré n’affirme rien mais se contente de suggérer la complexité du désir et des caractères et de leur côté obscur. Comme avec le petit Yniold, qui n’est plus l’enfant innocent et manipulé qu’on a connu chez Maeterlinck, mais un adolescent désœuvré et manipulateur.

Pour servir cette mise en scène audacieuse et sombre, tous les interprètes ont su endosser leurs rôles de manière éclatante. Hélène Guilmette campe une Mélisande femme, tour à tour stoïque ou sensuelle, Bernard Richter un Pelléas tout aussi hésitant, désirant et craintif de son propre désir. Vincent Le Texier incarne admirablement un Golaud jaloux, violent et impulsif (la scène où il demande à Yniold d’espionner Pelléas et Mélisande dans la chambre est un sommet de tension dramatique). Quant à Jérôme Varnier (le roi Arkel) et Geneviève de Sylvie Brunet-Grupposo (Geneviève), ils complètent remarquablement un plateau vocal d’exception.

Dans la fosse, le chef Kazushi ?no tire de l’orchestre de l’Opéra de Lyon des nuances et des tensions en parfaite adéquation avec l’intensité dramatique qui se développe sur scène.

Pelléas et Mélisande est souvent considéré comme un chef-d’œuvre au texte naïf et à la musique éthérée, voire impressionniste. Christophe Honoré démontre le contraire. Renvoyant dos-à-dos les mises en scène sans corps ni âme et les râleurs nostalgiques qui vont à l’opéra comme ils vont au musée, il nous offre un instant rare, qui sait révéler l’œuvre tout en préservant son mystère.

 

Pelléas et Mélisande, du 8 au 22 juin à l’Opéra de Lyon, place de la Comédie-Lyon 1 / 04.69.85.54.54
Photos © Jean-Louis Fernandez

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