S’arc-bouter sur la laïcité revient à empêcher de parler celles et ceux qui s’expriment à partir de leur religion. Notamment des lesbiennes, des femmes, des gays, des trans, etc., qui veulent penser leur statut en puisant dans leur judaïsme, leur islam ou leur christianisme.


 

La laïcité est devenue une ligne de fracture essentielle du féminisme. Encore au début de l’été, Christine Delphy a été scandaleusement attaquée pour avoir rappelé la «falsification» de la loi de 1905, ses usages islamophobes et racistes. Une autre réécriture de l’Histoire consiste à présenter la laïcité comme pierre angulaire du mouvement féministe des années 1970. Rien n’est plus faux ; elle en était absente. Qui a lu ses textes fondateurs le sait : Delphy analyse le «patriarcat» comme une structure économique par laquelle la classe des «hommes» domine celle des «femmes», tandis que Monique Wittig s’intéresse à l’«ordre symbolique» hétérosexuel et à la «différence des sexes», catégories notamment produites par la psychanalyse.

En revanche, un acquis essentiel du féminisme est son inquiétude épistémologique. C’est-à-dire une attention permanente à ces questions : qui parle ? Qui tient un discours sur qui ? Qui s’exprime à la place d’un-e autre ? En cela, s’arc-bouter sur la laïcité revient à empêcher de parler celles et ceux qui s’expriment à partir de leur religion. Notamment des lesbiennes, des femmes, des gays, des trans, etc., qui veulent penser leur statut en puisant dans leur judaïsme, leur islam ou leur christianisme.

homosexualité judaïsme laïcitéÀ cet égard, le numéro spécial «Judaïsme et homosexualité» de la revue juive Tenou’a (n°160, été 2015) est très stimulant. Agaçant, aussi, en raison d’une prétendue objectivité bienveillante qui permet de donner la parole à des psychanalystes homophobes. Excepté cela, il présente un vaste panorama du mouvement juif contemporain, loin d’être friendly dans ses composantes dominantes. On y lit des entretiens avec des rabbins gays. On y apprend qu’une synagogue gay a été fondée à New York dès 1973. Une bonne part des textes relève de l’exégèse de deux versets du Lévitique : interdisent-ils l’homosexualité ? ou la sodomie ? condamnent-ils l’acte ? ou la personne ? Les réponses divergent selon les différents courants du judaïsme (massorti, libéral, orthodoxe). On relève en particulier ces propos du rabbin libéral Yann Boissière : «cette stratégie de la chirurgie érudite esquive le fond du problème, qui exige de prendre ses responsabilités face au texte». C’est-à-dire de reconnaître que la Torah réprouve l’homosexualité et d’affirmer : «ce texte est nôtre mais nous avons le droit de ne pas être d’accord». Ce geste irrévérencieux, qui rend passionnant l’articulation des questions sexuelles et des questions religieuses, pose la question du rapport au dogme et appelle, au sein même du religieux, à une attitude critique, sans doute bien plus subversive que la laïcité comme nouvelle croisade.

 

Photo : Christine Delphy dans un débat télévisé de 1985 face à Simone de Beauvoir. Image extraite du documentaire que Sylvie et Florence Tissot ont consacré à Christine Delphy, Je ne suis pas féministe, mais… (projeté le 15 octobre à Lyon dans le cadre de la Quinzaine de l’Égalité Femmes-Hommes).

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