Parmi la riche et pléthorique programmation du festival Lumière, le risque est grand de passer à côté du petit hommage rendu par Bertrand Tavernier à Jacqueline Audry, l’un des secrets les mieux gardés et les plus passionnants du cinéma français, mais aussi du cinéma féministe et LGBT…


 

brigitte rollet jacqueline audry la femme a la camera presses universitaires de rennes cahiers du feminisme heteroclitePersonne ne connaît plus le nom de Jacqueline Audry. Et c’est bien dommage. Car ce fut une pionnière audacieuse, brillante, incroyablement libre. Voilà une femme qui s’imposa dans le milieu purement masculin et très macho du cinéma français d’après-guerre : elle fut ainsi, dans les années 1940-1950, la seule réalisatrice de ce pays ! Et pas une cinéaste confidentielle, pas une abonnée aux petits budgets et aux films de série, oh non : ses acteurs, ce sont très vite les stars de l’époque (Danièle Delorme, Edwige Feuillère, Simone Simon, Arletty, Fernand Gravey, Dany Robin…), qu’elle dirige dans des adaptations prestigieuses de romans de Colette (Gigi, Minne l’ingénue libertine, Mitsou…), de pièces de Sartre (Huis clos), de romans à scandale (La Garçonne) ou dans des films en costumes (Le Secret du chevalier d’Éon)…

Si ce n’était que cela, ce ne serait déjà pas rien. Mais le cinéma de Jacqueline Audry n’est pas juste le cinéma d’une femme, c’est un cinéma sur les femmes – des femmes très émancipées en dépit des contraintes sociales – et un  cinéma à la dimension clairement féministe qui transgresse aussi avec allégresse les notions de genre : ce n’était pas anodin, en 1960, de porter à l’écran la vie sulfureuse du chevalier d’Éon (ce travesti espion au service de Louis XV), même en l’édulcorant pour en faire un film d’aventures charmant et grand public.

Sous ses apparences inoffensives, le cinéma de Jacqueline Audry est ainsi queer avant l’heure, n’hésitant pas à bousculer les codes et les normes, offrant à ses héroïnes une liberté de comportement très rare ailleurs. Et la liberté sexuelle n’est pas en reste puisque l’homosexualité féminine vient régulièrement faire un tour dans ses intrigues (que ce soit dans Huis clos ou La Garçonne) jusqu’à occuper le cœur même de son chef-d’œuvre méconnu programmé par le festival Lumière, cet incroyable et somptueux Olivia qu’il est essentiel de redécouvrir.

Car voilà bien le film le plus inattendu qui soit : une histoire de pensionnat de jeunes filles dont la quiétude est bouleversée par l’arrivée d’une nouvelle élève, l’Olivia du titre. Est-ce cela l’étonnant, la manière dont se nouent autour d’elle des désirs entre gamines, mais aussi entre la jolie jeune fille et l’une des enseignantes ? Un peu, mais pas seulement. Ce qui sidère vraiment dans ce film de 1950, c’est la relation entre les deux directrices de l’établissement, deux femmes qui vivent dans un même appartement, qui se déchirent après s’être à l’évidence aimées, deux femmes dont l’union ne fait pas un pli et ne pose de problème à personne : ni aux élèves, ni au personnel, ni aux parents…

On n’avait jamais vu cela sur un écran. On ne le reverra pas de sitôt. Ne serait-ce que pour cela, il faut réhabiliter Jacqueline Audry. Ce que va faire Bertrand Tavernier à travers le festival Lumière. Ce que fait l’universitaire Brigitte Rollet dans une étude qui vient de paraître. Grâce leur en soit rendue.

 

Olivia est disponible en streaming gratuitement sur le site d’Arte.tv jusqu’au 7 juillet 2020. 

Jacqueline Audry, la femme à la caméra de Brigitte Rollet (Presses Universitaires de Rennes)

 

Photo 1 : Olivia de Jacqueline Audry © Collection Institut Lumière / DR

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