Crise ukrainienne, propagande anti-LGBT, terrorisme : la journaliste Masha Gessen, invitée par le festival Mode d’Emploi, nous aide à saisir la cohérence des positions russes et de la stratégie de Vladimir Poutine.


 

Née à Moscou en 1967, Masha Gessen passe son enfance et son adolescence aux États-Unis. Elle se réinstalle à Moscou en 1991 où elle exerce comme journaliste et correspondante pour la presse internationale. En 2013, suite aux lois réprimant la «promotion des relations sexuelles non-traditionnelles», elle retourne vivre à New York et raconte sa démarche dans une tribune parue dans The Guardian, intitulée En tant que parent homo, je dois fuir la Russie ou perdre mes enfants. Plusieurs des articles de Maha Gessen sont publiés en français sur le site d’informations Slate.fr.

 

masha gessen heteroclite © Svenya GeneralovaVous avez quitté la Russie après les lois anti-propagande homosexuelle de 2013. Ces lois ont-elles constitué un tournant dans la politique de Poutine ?
Dans les années 2000, Poutine n’apparaissait pas clairement comme un idéologue. Durant ses mandats de premier ministre, de président puis de nouveau de premier ministre, il s’est en quelque sorte entraîné, s’adossant davantage à des sentiments – comme la nostalgie – qu’à une véritable idéologie. Lorsqu’il est revenu à la présidence en 2012, il a du affronter, pour la première fois de sa vie, des protestations massives. Je crois qu’il a été terrifié par les manifestations. Il a cherché un alibi pour discréditer ses opposants et a fondé sa stratégie sur ce qui me semble être ses convictions intimes : en s’élevant contre son régime, les opposants s’élevaient contre l’État lui-même et, par extension, contre la Russie. Il les a d’abord stigmatisés comme des «agents des États-Unis» avant d’expliquer qu’ils étaient envoyés personnellement par Hillary Clinton. Puis, il les a qualifiés d’homosexuels. Cette stratégie a fonctionné, pour certaines bonnes raisons. L’idée existait en Russie qu’il n’y avait pas de gays avant l’effondrement de l’Union soviétique. D’une certaine manière, c’était vrai : il y avait bien sûr des gens qui aimaient et avaient des relations avec des personnes du même sexe, mais personne ne revendiquait une identité homosexuelle. La grande majorité des Russes pensent encore aujourd’hui ne jamais avoir rencontré d’homosexuel. Par conséquent, la Russie n’avait jamais eu de débat public sur l’homosexualité. Dès lors que le gouvernement a mis cette question à l’agenda, il dominait complètement le débat. La propagande du Kremlin consiste à envoyer toutes sortes de messages et à retenir ceux qui trouvent un écho. Toute une idéologie était prête à escorter cette propagande : l’idéologie des valeurs traditionnelles. C’est à ce moment-là, à mon sens, que Poutine est devenu un idéologue.

 

Vous considérez que la crise ukrainienne et les questions LGBT ont été liées. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Quelques semaines après les premières manifestations à Kiev, en décembre 2013, le gouvernement russe passait ses premières résolutions sur l’Ukraine. Alekseï Pouchkov, le président de la commission des Affaires étrangères de la Douma, déclara, en substance, que si l’Ukraine glissait vers l’Ouest, l’influence de la culture queer augmenterait. Ces propos pourraient apparaître à certains comme une prophétie : un des débats les plus virulents au sein du Parlement ukrainien ces dernières semaines concernait la demande par l’Union européenne que soient votées des lois anti-discriminations, en particulier à l’égard des LGBT. Le Parlement ukrainien a finalement voté ces lois pour satisfaire l’Union européenne, tout en programmant leur expiration. Il s’agissait d’une ruse plus que d’un vote de conviction. Ce qui m’intéresse, c’est le débat énorme que cela a provoqué au Parlement. Lorsqu’en 1993, la Russie a rejoint le Conseil de l’Europe, l’une des conditions était qu’elle abolisse les lois anti-sodomites. Personne ne l’avait alors relevé, ce n’était pas un objet politique. La même chose aurait pu se passer en Ukraine si le Kremlin n’était pas parvenu à faire des questions LGBT un enjeu central des relations Est-Ouest.

 

Les questions LGBT constituent-elles un véritable enjeu diplomatique ?
Selon moi, une véritable guerre culturelle est en cours, qui ne concerne pas seulement la Russie et l’Europe. Quand Poutine évoque les valeurs traditionnelles et recourt à la rhétorique des civilisations, il instrumentalise une réalité. Il existe un fossé très large entre les régions du monde du point de vue des valeurs. Plus il y a de progrès dans certains pays sur la question des droits LGBT, plus il y a de retours de bâtons dans d’autres. Ce qui valide, selon moi, le vocable de guerre culturelle, c’est que les réfugiés de cette guerre sont nombreux. Des milliers de Russes gays et lesbiennes ont migré vers les États-Unis ces dernières années au titre de réfugiés politiques.

 

Que vous inspire le fait que la Russie apparaisse aujourd’hui comme un allié incontournable dans la lutte contre le terrorisme alors qu’elle s’inscrit elle-même dans cette stratégie de guerre culturelle ?
C’est une question extrêmement importante. Il faut la poser à celles et ceux qui font la promotion de cette alliance, ou qui tout simplement l’acceptent. Il s’agit de s’allier avec quelqu’un qui a déclaré la guerre aux valeurs de l’Ouest, qui a proclamé sa solidarité avec Bachar el-Assad, qui a montré qu’il n’avait aucun respect pour les lois internationales, qui s’est révélé comme un partenaire peu digne de confiance du fait de ses mensonges répétés. Cette alliance est le résultat d’un chantage. Je ne suis pas adepte de la théorie du complot, mais Poutine a eu beaucoup de chance avec les attentats de Paris. Ils appuient sa stratégie de chantage. À la télévision russe, le message courant est le suivant : faire perdurer les sanctions internationales contre la Russie est ridicule dans ce contexte. La logique russe est de faire des questions ukrainienne et LGBT des points annexes, mineurs, au regard d’une alliance nécessaire face à Daech. Cela permet à la Russie de se repositionner comme une superpuissance. C’est l’objectif ultime de Poutine.

 

Quelle est la situation des personnes et des mouvements LGBT à l’heure actuelle en Russie ?
Le problème n’est pas tant l’application concrète des lois anti-propagande homosexuelle mais l’existence même de ces lois et les campagnes qui les ont entourées. Ces lois ne sont pas si effrayantes en elles-mêmes ; en revanche, les discours et la violence qu’elles ont générés représentent une véritable menace, en particulier pour les familles LGBT. Tous les contacts avec l’État, que ce soit avec l’école ou avec la justice, empirent. Les mouvements LGBT ne peuvent rien faire contre cela. Certains activistes sont très courageux mais, comme toutes les autres oppositions en Russie en ce moment, ils assurent une fonction essentiellement symbolique. Cependant, l’été dernier, j’ai participé à de nombreuses Gay Prides. Pour la première fois, j’ai eu le sentiment qu’il y avait là une véritable ligne de front. Cela m’étonne de ressentir cela à mon âge, après avoir condamné pendant des années une certaine commercialisation de ces manifestations. À Moscou, la Gay Pride dure à peine quelques secondes et n’est le théâtre que de violences. À Kiev, l’ambiance était également violente, mais la police a fini par tenter de protéger les manifestants, sans toutefois y parvenir. Le cas de Budapest est très intéressant : la Gay Pride est devenue une manifestation plus large de protestation réunissant tous les opposants au régime.

 

Les activistes LGBT à l’étranger peuvent-ils faire quelque chose ?
Je pense qu’il ne faut pas surestimer la capacité des activistes de l’Occident à changer les opinions à l’Est. Cela ne concerne pas seulement les droits LGBT, mais la manière générale dont on doit considérer la Russie. Il faut arrêter de vouloir influencer la Russie ou Poutine, car je crois que cela est impossible. Selon moi, les pays occidentaux doivent se concentrer sur les questions suivantes : qui sommes-nous ? Quelles sont les valeurs qui fondent notre identité ? Quelles sont les actions politiques que nous devons entreprendre en cohérence avec ces valeurs ?

 

Merci à Cédric Duroux pour la traduction simultanée

 

Photos © Svenya Generalova

 

Ouvrages de Masha Gessen
Poutine, l’homme sans visage (éditions Fayard, 2012)
Dans la tête d’un génie (éditions Globe, 2013)
Pussy Riot (éditions Globe, 2015)
The Brothers: The Road to an American Tragedy (editions Riverhead Books, 2015 – non traduit)

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