Ce mois-ci, Wendy Delorme tente de faire le portrait, non d’une personne, mais d’une installation réalisée à partir de témoignages de demandeurs d’asile vivant à Grenoble : Cartographies traverses, à voir actuellement au CHRD dans le cadre de l’exposition Rêver d’un autre monde.

À vingt-cinq ans, je faisais partie d’un collectif militant féministe transpédégouine parisien et on criait dans les manifs «unE autre monde est possible», un slogan des Panthères roses. Ces mots scandés, tagués sur des banderoles, imprimés sur des tracts, étaient porteurs d’un espoir, d’un élan que j’associe à mes vingt-cinq ans mais qui n’a pas perdu sa force ni sa nécessité. CetTE autre monde reste à mes yeux une potentialité – et non une utopie.

Cette phrase qui a marqué mes vingt-cinq ans m’a été remémorée par le titre d’une exposition dont j’ai rencontré l’affiche partout dans Lyon le mois dernier : Rêver d’un autre monde.

Mais l’autre monde en question n’est pas tout à fait un monde de rêve. C’est l’Europe qu’essaient d’atteindre les migrant-e-s qui quittent leur pays, au Sud et à l’Est du monde. Pays en guerre, pays de dictature (on peut alors espérer obtenir l’asile en Europe) ou pays d’extrême misère (on sera alors iniquement labellisé «migrant économique», illégitime aux yeux des pays riches).

Que l’on aille vers l’ailleurs parce qu’on espère un avenir meilleur, pour rejoindre des proches, parce qu’on fuit la guerre, la faim, les persécutions en raison de son genre, de son orientation sexuelle, de son origine ou de sa religion, le chemin de l’exil est une lutte pour la survie. Les politiques anti-migratoires poussent les exilé-e-s à s’en remettre à des mains malhonnêtes pour passer des frontières, à s’exposer à la violence policière, au risque de mourir en mer ou de voir mourir ses compagnons de voyage, son ou sa conjoint-e, ses enfants.

Quand les personnes migrantes reconstituent leur parcours

C’est de ces parcours que parlent les œuvres des onze artistes exposés jusqu’à fin mai au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD) de Lyon. Parmi ces œuvres, une m’a marquée en particulier, au point que j’ai eu besoin d’en écrire ici le portrait. Parce qu’elle est un autoportrait polyphonique de parcours d’exil. Parce qu’elle rend aux migrant-e-s le statut de personnes, quand les médias et les politiques en parlent comme d’un «flux», d’une multitude, d’une masse indifférenciée, en les déshumanisant.

cartographies traversesCette installation collective, intitulée Cartographies traverses, est issue d’une recherche-création réalisée à Grenoble en 2013 dans les locaux de l’association Accueil Demandeurs d’Asile (ADA),par un collectif composé de deux chercheuses en géographie, quatre artistes et douze personnes en demande d’asile d’origines diverses, que leur parcours a menées à Grenoble.

L’idée de Cartographies traverses émerge lorsque la sœur d’une artiste plasticienne grenobloise, travailleuse sociale dans un foyer de jour à Grenoble, lui raconte qu’après les repas, les personnes migrantes ne parlant pas la même langue dessinent sur les sets de table en papier, pour retracer leurs parcours. On se raconte alors autrement que dans les récits obligatoires pour constituer un dossier à l’Office Français pour la Protection des Réfugiés et des Apatrides (OFPRA) et à la Cour Nationale du Droit d’Asile (CDNA) – des récits produits dans une situation d’«interrogatoire» administratif qui contribuent à stéréotyper l’expérience des exilé-e-s.

Cartographies traverses raconte les voyages d’exil sans question imposée. Chaque personne témoigne de son parcours et de sa vie à Grenoble (dormir à la gare, appeler le 115 chaque jour ou être hébergé dans des hôtels en périphérie de la ville, loin des commerces et sans possibilité de cuisiner, dépasser sa crainte de la police lorsqu’on se rend à la Préfecture…).

Un effet saisissant

Modelées dans de l’argile, brodées sur des draps ou dessinées sur de grandes feuilles de papier, les cartes de l’installation donnent une (fausse) première impression de projet scolaire. Vues de près, elles résument des voyages-odyssées depuis le Soudan, le Congo, l’Érythrée, la Libye, la Syrie, l’Arménie, le Liban… Chaque carte est jalonnée de gommettes dont les formes et les couleurs sont un code signalant le danger, la police ou la mort, mais aussi la chance, l’amitié, le repos, les soins reçus…

L’effet est poignant, saisissant. Bien plus évocatrice qu’un rapport écrit détaillé, chaque carte est un précipité d’expérience de vie marquée autant par la violence et le danger que par l’espoir et la ténacité. Chacune exprime une individualité et on imagine la main de celui ou celle qui l’a réalisée. Chacune appelle un moment recueilli pour déchiffrer les codes de couleur, s’étonner des distances parcourues et des dangers surmontés, de la force surhumaine qu’il a fallu pour arriver là, à Grenoble, en latence, parce qu’on ne pouvait faire autrement qu’atteindre cet «autre monde», dont on ne sait encore s’il voudra bien de vous.

«Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.» (Article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, 1948)

 

Rêver d’un autre monde, jusqu’au 29 mai au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation, 14 avenue Berthelot-Lyon 7 / 04.78.72.23.11 / www.chrd.lyon.fr
www.visionscarto.net/cartographies-traverses

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