Ce mois-ci, Wendy Delorme nous parle du féminicide, toujours en cours, des femmes autochtones du Canada.

Je reviens du Canada où j’ai revu Mathilde, une amie artiste vidéaste et féministe. Son dernier court-métrage s’intitule Win-ni-peg. Elle l’a réalisé après avoir vu un corps humain (le troisième du mois) flotter dans la rivière qui traverse la ville de Winnipeg – rivière où des corps d’hommes, mais aussi beaucoup de femmes autochtones assassiné-e-s, échouent régulièrement.

Les femmes autochtones (femmes des peuples amérindiens, descendants des Premières Nations du Canada) sont sept fois plus souvent assassinées que les autres femmes et disparaissent aussi en nombre, sans laisser de traces. La plupart ont moins de trente ans.

Les raisons de ces meurtres et disparitions sont complexes, multifactorielles. Jusqu’à l’élection récente (en 2015) de l’actuel Premier Ministre libéral Justin Trudeau, aucune politique publique d’envergure ne s’était attaquée à ce phénomène et c’est avec persévérance que les associations (telles que Families of Sisters in Spirit ou Idle No More) luttent pour l’élucidation de ces meurtres et disparitions. Elles sont souvent présidées par des parents de disparues.

Des meurtres liés à l’histoire des autochtones du Canada

Les meurtriers, violeurs et ravisseurs peuvent être de parfaits inconnus, choisissant leurs victimes au bas de la hiérarchie sociale (femmes autochtones, femmes sans-abri, prostituées, toxicomanes… dont la disparition est souvent négligée par les médias et la police). Les agresseurs sont malheureusement aussi leurs conjoints ou des hommes de leur communauté. Les violences et meurtres commis dans l’entourage ont lieu dans un contexte de perte du lien social et du sentiment d’appartenance pour des générations d’Amérindien-ne-s, perte née de la colonisation des peuples autochtones, de la destruction de leurs communautés, de l’exploitation de leurs terres, de l’isolation des réserves situées loin des grandes villes et de l’enlèvement systématique (entre 1830 et 1990) des enfants, placés dans des pensionnats, lieux d’acculturation, de privations et de maltraitances physiques, sexuelles et psychologiques. Plus de 4 000 enfants sont morts dans ces pensionnats : de mauvais traitements, de maladies non soignées et de suicides.

La fragilité sociale des communautés autochtones impacte particulièrement les jeunes filles et jeunes femmes, qui sont en danger partout : dans la réserve (lieu de solidarité communautaire et culturelle mais aussi lieu de violences, d’extrême pauvreté, d’alcoolisme), dans les grandes villes où elles sont isolées et exploitées (90% des prostituées juvéniles victimes de la traite sexuelle sont autochtones) ou sur les autoroutes reliant les réserves autochtones (isolées parmi les lacs et les montagnes) aux grandes villes où elles vont chercher du travail en faisant de l’auto-stop. L’autoroute 16, au nord de la Colombie britannique, est ainsi surnommée «l’autoroute des larmes» à cause du nombre de jeunes femmes autochtones auto-stoppeuses – leur précarité ne leur permettant pas d’acheter une voiture – qui y ont été assassinées.

Un féminicide relégué au rang de « fait divers »

Elles sont des proies partout. L’ancien Premier Ministre canadien (le conservateur Stephen Harper, au pouvoir de 2006 à 2015), malgré les alertes des associations et d’Amnesty International, voulait y voir non pas les effets d’un système et d’une histoire coloniale qui perdure, mais des «faits divers». Pourtant, si la même proportion de femmes blanches avaient disparu, été assassinées ou enlevées, le gouvernement se serait mobilisé immédiatement. C’est le silence et l’inertie qui font des populations fragiles et méprisées des victimes à répétition.

Peut-être loin de nous géographiquement, les meurtres, agressions, viols et disparitions de femmes autochtones canadiennes posent néanmoins une question qui nous concerne de près : qui, parmi nous, est plus fragile dans la hiérarchie sociale ? Elles sont dans la rue. Elles sont les femmes migrantes, les femmes roms, les femmes sans-abri ayant subi des violences à répétition, leurs enfants mineurs migrants isolés. Leur précarité est le fait de notre histoire coloniale, impérialiste et patriarcale. Elles sont celles dont on n’entend pas parler lorsqu’elles disparaissent.

 

Site web de Mathilde : www.lamathilde.com
Photo de Une tirée du court-métrage Win-ni-peg
Les informations citées sont issues de diverses enquêtes, thèses et articles recensés dans l’ouvrage d’Emmanuelle Walter, Sœurs volées. Enquête sur un féminicide au Canada (Lux Éditeur)

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