Entretien avec le directeur du Théâtre de la Croix-Rousse, Jean Lacornerie, qui confirme sa passion pour les spectacles musicaux en mettant en scène L’Opéra de Quat’sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill.

L’originalité de votre mise en scène, c’est que vous vous intéressez au texte et à la partition d’origine…

Je ne suis pas le seul ! Il y a eu tout un travail de musicologie et d’histoire du théâtre sur L’Opéra de Quat’sous, dont une édition critique a été publiée il y a une dizaine d’années. Des historiens ont retrouvé le texte qui avait été joué en 1928, à partir de brochures et de notes de régisseurs confrontées aux partitions des différents interprètes. Dès 1928, la pièce connait un grand succès et est publiée dans une version plus longue que celle qui avait été jouée.

Brecht, comme beaucoup d’auteurs, a voulu publier les parties coupées du spectacle. Weill, en revanche, n’avait pas eu le temps de publier toute la musique, parce que c’est beaucoup plus long à écrire, à transcrire et à éditer. Du coup, il avait juste publié les chansons, mais il y a des musiques intercalaires, instrumentales, qui n’apparaissent pas exactement dans la partition qui a été publiée. L’idée est donc de voir quelle est cette œuvre de 1928 qui a été une bombe dans l’univers du théâtre musical en particulier et du théâtre en général, et dont les ondes nous parviennent encore aujourd’hui.

On a l’impression que votre démarche consiste à remettre au cœur de projet de L’Opéra de Quat’sous la musique de Weill.

lopera-de-quatsous-jean-lacornerie-1-credit-frederic-iovino Pour moi, les auteurs de L’Opéra de Quat’sous, ce sont Brecht et Weill. C’est une pièce qui a beaucoup été jouée et que Brecht a maintes fois reprise et modifiée, mais, rapidement, ces modifications se sont faites sans concertation avec Weill. La collaboration entre Brecht et Weill est assez courte. Ils écrivent des choses merveilleuses ensemble pendant cinq ou six ans et ensuite ils ne se voient plus. Ils ne s’entendaient plus très bien. Brecht fait donc des changements sans en référer à Weill et, progressivement, l’articulation entre la musique et le texte se fait moins bien.

Or il me semble que la musique est aussi importante que le texte. J’irai même jusqu’à dire que le texte des chansons est sans doute ce qu’il y a de plus intéressant dans L’Opéra de Quat’sous. C’est vrai sur le plan poétique mais également concernant l’impact de ce qui est dit. Cette pièce, c’est le mélange du texte et de la musique : c’est ça qui est étonnant, fascinant, c’est ce qui a tellement influencé le genre. Jjusqu’à Luc Plamondon qui expliquait dernièrement sur France Musique que Starmania était inspiré de L’Opéra de Quat’sous. Il faut le savoir ! (rires)

Concernant le choix des musiciens dans votre mise en scène, y a-t-il un retour au jazz ?

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Non, ce n’est pas un retour. C’est écrit à l’origine pour un groupe de jazz dansant de l’époque qui s’appelait le Lewis Band. Cet orchestre était composé de musiciens juifs berlinois qui prenaient des noms américains pour faire «mode». Ils jouaient vingt-trois instruments à sept et ils avaient été choisis pour cette sonorité là. Dans ma mise en scène, le chef d’orchestre, Jean-Robert Lay, qui joue également de la trompette dans le spectacle, est un musicien classique qui fait aussi du jazz. Il s’est donc entouré d’instrumentistes qui viennent plutôt du jazz mais ce n’est pas à proprement parler du jazz, puisque c’est complètement écrit de A à Z. C’est plus dans l’esprit, dans la manière d’interpréter qu’on peut faire référence au jazz. L’idée, c’est plutôt de voir comment Weill s’empare de l’influence du jazz qui commence à faire son apparition en Europe.

Et vous, combien avez-vous de musiciens ?

lopera-de-quatsous-jean-lacornerie-3-credit-frederic-iovinoIls sont neuf. Et oui, on ne parvient pas à le faire à sept. Mais le tromboniste joue de la contrebasse, il y a des combinaisons assez intéressantes.

Cette version de 1928, qu’apporte-t-elle que n’apportent plus les suivantes ? Pourquoi aller aujourd’hui chercher cette version ?

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Parce que j’ai l’impression, même si Brecht est toujours génial, que les ajouts ne sont pas toujours utiles. J’ai le sentiment que Brecht écrit cette pièce un peu par hasard. Il est sollicité par un producteur un peu cinglé qui vient de toucher de l’argent et qui décide de faire du théâtre. Il est jeune et il s’adresse aux jeunes gens de l’époque qu’il trouve talentueux, dans le but de faire un succès commercial. Et ni Brecht, ni Weill à cette époque n’ont jamais fait de succès commercial. C’est une entreprise complètement folle qui était vouée à l’échec et qui c’est révélée être une machine à cash formidable. Ce que la pièce est toujours : L’Opéra de Quat’sous continue à faire vivre beaucoup de gens.

Brecht, à cette époque là, est très influencé par les idées de Marx mais n’est pas encore le marxiste qu’il devient par la suite. Dans les ajouts ultérieurs, j’ai l’impression qu’il a voulu insister sur le caractère anticapitaliste de l’œuvre. Or, ce n’est pas la peine de l’expliquer, c’est une œuvre anticapitaliste. On lui a beaucoup reproché d’avoir du succès, d’être commercial. C’est pourquoi, d’une certaine manière, il a été obligé de se justifier en étayant le propos politique de la pièce. Mais j’ai l’impression que c’est inutile, que le premier jet, foutraque, mal fichu, est mieux, plus libre, moins explicatif.

Est-ce qu’en reprenant la pièce Brecht n’a pas essayé d’illustrer ses théories ?

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Oui, mais il a beaucoup évolué. Le regard de Brecht sur L’Opéra de Quat’sous est passionnant. Au-delà des ajouts dans la pièce, il a également développé ce qu’il avait écrit notamment avec Le Roman de Quat’sous, une œuvre littéraire splendide et méconnue qu’il a écrite en exil. Il est clairement investi dans le sujet. Ce roman est d’ailleurs très éclairant vis-à-vis de la pièce, mais ce sont des réflexions ultérieures. Pour ma part, je cherche à savoir ce qu’il s’est passé. Comment ces jeunes gens de moins de 30 ans ont-ils créé cette œuvre ? 1928, c’est avant le krach boursier, avant le nazisme. Par exemple, le très beau monologue de Mackie à la fin de la pièce dénonçant les multinationales ne figure pas dans ma mise en scène, parce que c’est un ajout ultérieur.

En vous attaquant à L’Opéra de Quat’sous, êtes-vous en train de clore votre période consacrée au théâtre musical américain au profit du théâtre musical européen ?

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J’ai toujours eu une fascination pour les années 1920, russes, allemandes, françaises. Et peu importe la langue, dans le fond. Peut-être d’ailleurs que ce que produit l’Amérique à cette période est moins intéressant que ce que produit l’Europe. Et je m’intéresse particulièrement à Weill qui a écrit aussi bien des œuvres allemandes que des œuvres américaines. Mais non, je ne clos pas ma période américaine, je compte bien y revenir.

 

L’Opéra de Quat’sous, jusqu’au 12 novembre au Théâtre de la Croix-Rousse, place Joannès Ambre-Lyon 4 / 04.72.07.49.49 / www.croix-rousse.com

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