Près d’un mois après l’élection de Donald Trump, on s’interroge encore sur le sens à donner à ce résultat qui, s’il n’a jamais été totalement écarté par les commentateurs, apparaissait quand même comme le moins probable des deux scénarios possibles.

S’agit-il d’une victoire de Donald Trump (qui engrange un peu plus de voix que Mitt Romney en 2012) ou avant tout d’une défaite d’Hillary Clinton (qui perd plus de trois millions d’électeurs par rapport à Barack Obama la même année) ? Et peut-on parler de défaite de cette dernière alors qu’elle remporte le vote populaire avec plus de deux millions de voix d’avance sur son adversaire républicain ?

Ce qui est certain, c’est qu’on aurait tort de minimiser le rôle crucial qu’ont joué le racisme et le sexisme dans cette élection et on se tromperait tout autant en refusant de voir que le programme économique d’Hillary Clinton lui a aliéné une partie importante des Américain-e-s les plus pauvres (Donald Trump gagne ainsi seize points par rapport au score de Mitt Romney en 2012 parmi l’électorat gagnant moins de 30 000 $ par an).

D’un autre côté, ce serait également une erreur de voir dans le vote Trump uniquement «un vote de classe» puisque les seules catégories de revenus parmi lesquelles Clinton est majoritaire sont justement… les Américain-e-s gagnant moins de 50 000 $ par an. Et il n’est pas inutile de rappeler ce dernier point tant on a vu fleurir dans la foulée de ces élections (comme après le vote sur le Brexit en juin dernier) des analyses fleurant bon le mépris de classe le plus débridé… Ce n’est pas par le classisme qu’on lutte contre le sexisme, le racisme et l’homophobie, tout comme ce n’est pas en reprochant à Melania Trump des photos dénudées qu’on s’opposera à la «guerre contre les femmes» que promeut son mari (bien au contraire).

Un vote déterminé par des intérêts souvent contradictoires

Quant aux statistiques sur le vote par catégories de la population dont on dispose, elles sont nombreuses et pas toujours simples à analyser. Elles n’ont de sens que lorsqu’elles sont croisées et recoupées. Le fait qu’une majorité de femmes blanches aient voté pour Donald Trump ou que le candidat républicain de 2016 ait réalisé de meilleurs scores chez les Noirs, les Asiatiques et les Latinos (trois segments de l’électorat qui restent toutefois largement acquis aux démocrates) que son prédécesseur en 2012 rappelle en tout cas qu’on ne vote pas seulement en fonction de sa classe, de son sexe, de son orientation sexuelle, de son niveau d’étude, de sa race, de ses origines ou de sa religion. Mais bien en fonction de tout cela à la fois et des intérêts contradictoires que cela implique parfois.

C’est une illustration parfaite du fameux concept d’«intersectionnalité», utilisé pour décrire la situation de personnes se trouvant au croisement de plusieurs discriminations (sexisme, racisme, homophobie) mais auquel on pourrait tout aussi bien recourir pour analyser la situation de personnes se trouvant au contraire au croisement de plusieurs privilèges (la richesse, la masculinité, l’hétérosexualité, la «blanchité», la cisidentité, la non-appartenance à une minorité religieuse…).

S’il y a une leçon à tirer de cette dramatique élection, ce pourrait être celle-ci : prendre en compte cet entrelacs complexe de privilèges et/ou d’oppressions au sein de chaque individu et les garder toujours en tête afin de ne pas reproduire des formes inconscientes de domination et de mener des combats politiques réellement émancipateurs pour tou-te-s.

 

Photo : Donald Trump en août 2016 © Gage Skidmore

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