Pierre Guyotat publie, en même temps que Par la main dans les enfers, deuxième tome de Joyeux Animaux de la misère, un volume d’entretiens avec Donatien Grau, Humains par hasard, qui vient seize ans après Explications, volume d’entretiens avec Marianne Alphant.

Est-ce une bonne idée de parler de Pierre Guyotat dans un mensuel «gay» (même si «mais pas que…») ? On peut se le demander, à lire les entretiens avec Donatien Grau qui viennent de paraître chez Gallimard, tant l’écrivain paraît réticent à évoquer «[son] orientation sexuelle, comme on dit drôlement maintenant». On sent bien son inquiétude à l’égard de ce qui s’apparenterait à des revendications identitaires : rien ne lui est plus étranger que l’étiquette d’«écrivain gay». Au contraire, celui qui écrit s’éloigne pour lui des catégories abstraites, tend à se reconnaître animal, d’abord fait d’humeurs et de matière – «humain par hasard», selon le titre donné à ces entretiens. Cette crainte de se voir enfermé dans des «schémas extrêmement simplistes» conduit Guyotat à rejeter «la théorie du genre» – et à reprendre au passage, apparemment en toute inconscience, l’expression forgée par les conservateurs catholiques.

Pas sûr à cet égard que son interlocuteur – érudit et avisé par ailleurs – ait eu raison de l’encourager à développer ses visions cosmiques de l’«Histoire», ce qui conduit Guyotat à endosser le manteau du prophète et, tout Guyotat qu’il est, à dire n’importe quoi quand il évoque l’«heureux mélange de matérialité, […] d’érotisme» qui, durant la Seconde Guerre mondiale, nous aurait «empêchés, nous Français, d’aller trop loin»…

La sexualité au cœur de son inspiration

Mais on trouve bien plus que ces errances post-hugoliennes dans le livre. Guyotat y parle du rôle central de la sexualité dans son travail : dès Tombeau pour cinq cent mille soldats (1967), publié à vingt-sept ans au retour de la guerre, ou Éden, Éden, Éden (1970), désir et violence (coloniale) sont étroitement mêlés et se confrontent dans l’omniprésente figure du putain. Guyotat désigne même dans ces entretiens la «sexualité double», le secret qui lui est lié, comme un événement douloureux et fondateur ; il revient longuement sur «l’élan sexuel» qui, plus que la subversion ou la transgression, est pour lui aujourd’hui au principe de son écriture : «si on évite de faire couler le sang, on fait couler le sperme».

Mille autres remarques, tirées d’observations concrètes, éclairent les pages de ces entretiens, comme quand Guyotat fait entendre, avec son oreille unique, ce qu’était un monde plus silencieux, ou qu’il évoque «la forme de soi comme fluide, comme matière, quand vous créez». On sait alors qu’on va retourner lire, vite, Prostitution, Coma, ou le récent Par la main dans les enfers.

Humains par hasard – Entretiens avec Donatien Grau de Pierre Guyotat (éditions Gallimard)

 

Photo à la une : Pierre Guyotat ©Catherine Helie

Photo 2 : Pierre Guyotat – Humains par hasard

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