Grande prêtresse d’une techno puissamment décliniste, la productrice britannique Paula Temple est aussi une féministe acharnée. Retour sur un parcours hors normes, avant qu’elle ne court-circuite pour de bon Nuits Sonores.

Le monde, on le sait, se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Celui de la musique électronique, et a fortiori de celle produite et/ou enchaînée par des femmes, n’échappe pas à la règle. Nina Kraviz, par exemple, dans sa manière de prôner l’égalité des genres par la minauderie – elle fut au cœur d’un très clivant «bathtub gate», après avoir répondu à une interview vêtue d’un simple nuage de mousse – est de celles qui approfondissent malgré elles le fossé dans lequel la hardeuse professionnelle Jade Laroche ou sa confrère amatrice Paris Hilton, entre autres Dj’s attrape-machos, enterrent des décennies de féminisme sonore. Paula Temple, elle, est une flingueuse.

Une marmoréenne brunette née à Manchester et installée à Berlin qui, depuis bientôt une vingtaine d’années, combat concrètement le déterminisme technologique qui caractérisa la naissance du clubbing. En devenant l’une des premières formatrices certifiées Ableton, du nom du plus célèbre séquenceur logiciel sur le marché – une reconnaissance logique pour cette bricoleuse surdouée qui consacra le début de sa carrière à la conception de contrôleurs MIDI. En s’engageant à signer 50% d’artistes féminines et/ou trans sur son label Noise Manifesto, lancé en 2015 – elle pousse parfois la vertu jusqu’à anonymiser les contributeurs de ses compilations. Et, ces dernières années, en produisant une musique industrielle d’une rare intensité politique.

Une époque fort minable

Il y a là un juste retour des choses, la techno étant par nature une musique libératrice, au sens militant du terme – rappelons qu’elle est née, sous les coups de boutoir de bidouilleurs afro-américains, dans les recoins démantelés de grandes cités manufacturières. Il y a là aussi une spécificité anglaise, principalement incarnée en ce début de siècle par le label Perc Trax. Mais chez Paula Temple, pas de titres explicitement martiaux ou d’attaques ad hominem ciblant le gouvernement.

Tout, dans sa critique de la domination capitaliste et de l’oppression conservatrice, est dans le détail et dans son inhérente diablerie, de la voix prise de hoquets parasites de Oscillate (sorti par Modeselektor) aux percussions à la chaîne de Gegen en passant par les courants d’air crépusculaires de Deathvox (publié par le mythique label R&S). Mais aussi dans une manière finalement très rock’n’roll – pas pour rien qu’elle est une fan absolue de PJ Harvey – de prendre le pouls d’une époque pour le transformer en kicks dévastateurs. En définitive, c’est indirectement ce gros cochon de Michel Sardou qui parle le mieux de Paula Temple, elle qui, plus qu’aucune autre, a réussi l’amalgame de l’autorité et du charme.

 

Paula Temple, samedi 12 mai 2018 à Nuits Sonores / www.nuits-sonores.com

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