L’universitaire Philippe Berthier publie une biographie du baron de Charlus, le plus célèbre des personnages « invertis » de La Recherche du temps perdu de Marcel Proust.

Charlus, qui donne son titre au dernier livre de Philippe Berthier, c’est ce personnage haut en couleur de La Recherche du temps perdu de Proust, aristocrate de haut vol qui intimide d’abord Marcel, le narrateur, par sa virilité sévère, avant de se dévoiler sous un tout autre jour. Au début du volume Sodome et Gomorrhe, Marcel le surprend ainsi en train de séduire un jeune tailleur dans une cage d’escalier, ce qui lui découvre d’un coup le secret de Charlus et l’étendue du territoire de Sodome.

La biographie érudite et facétieuse de ce personnage fictif que propose Philippe Berthier, professeur émérite à la Sorbonne Nouvelle, explore les faits et gestes de cette «star incontestée des planches mondaines» qu’est Charlus, et fait suite à son précédent livre, consacré lui aussi à un personnage de Proust, neveu de Charlus : Saint-Loup (paru aux éditions de Fallois en 2015). Figure de proue des nombreux «invertis» qui peuplent La Recherche, le baron est plus généralement l’occasion d’interroger le rapport de «Proust et Sodome», comme l’indique le bandeau du livre.

Plus qu’une simple caricature

Berthier montre ainsi comment le corps de Charlus est un «champ de bataille», où les signes de la virilité tentent de cacher un «secret qui exsude par tous les pores». Il décrit de façon virtuose et flamboyante la voix du baron, elle aussi traversée de mouvements contraires, «les modulations extraordinaires qui vont des coloratures de gallinacé hystérique […] à la mélopée cadencée d’un alto plus ombreux». Il revient – citations hilarantes à l’appui – sur la médisance légendaire de Charlus qui fustige «les petits messieurs qui s’appellent marquis de Cambremerde ou de Fatefairefiche» et déconseille de «faire pipi chez la comtesse Caca ou caca chez la baronne Pipi» : une telle liberté de langage est le privilège d’un aristocrate qui se sait au-dessus des conventions, mais le rattache aussi à une tradition associant médisance et homosexualité.

Car le baron est effectivement caricatural : qu’il se compromette à prendre le tram afin de poursuivre tel prolétaire à la silhouette engageante ou qu’il paie de faux voyous pour se faire fouetter dans des bordels, ses aventures côtoient souvent le burlesque. Mais, Philippe Berthier le rappelle, «le comique ne saurait être le dernier mot» de ces amours, que Charlus prend de moins en moins la peine de cacher. Alors que, à la fin de sa vie, la carapace de l’homme viril se dissipe pour ne plus laisser voir que la folle, il confie à Marcel : «je sais ce qu’on peut souffrir pour des choses que les autres ne comprendraient pas». Où le triomphe de la folle aboutit à une ultime et inattendue leçon de sagesse.

 

Charlus de Philippe Berthier (éditions de Fallois)

 

Photo : Marcel Proust © DR

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