Invitée dans le cadre du festival Sens Dessus Dessous initiée par la Maison de la Danse et dont l’édition 2018 est consacrée aux femmes chorégraphes, Robyn Orlin nous parle de sa pièce And so you see…, de racisme, d’homophobie et du renouveau artistique de l’Afrique du Sud.

Votre travail traite de questions telles que le racisme, l’homophobie, le sida (We Must Eat Our Suckers With the Wrapper On) : quels sont les liens que vous entretenez avec de tels sujets ?

Robyn Orlin : Et bien, je suis un être humain et je me soucie de ce qui se passe dans le monde. Être originaire d’Afrique du Sud et avoir pris part à des luttes depuis longtemps ont modelé ma vision du monde. Et je pense également que le milieu dont je viens a joué un rôle dans cet engagement : je suis une Sud-Africaine de première génération ; ma famille vient d’Europe de l’Est. Elle est venue s’établir en Afrique du Sud au début du XXème siècle parce qu’elle ne pouvait pas entrer aux États-Unis ou en Angleterre. Elle a été, en quelque sorte, forcée d’aller en Afrique : c’était le seul continent qui accueillait les Juifs à cette époque de l’entre-deux-guerres.

J’ai donc cet arrière-plan dans ma façon de voir le monde. Je vis en Allemagne depuis dix-sept ou dix-huit ans. Quand je vois le racisme et la façon dont on traite les réfugiés, je comprends ce par quoi ma famille est passée, pourquoi mes aïeux étaient comme ils étaient et comment cela m’a été transmis.

J’ai également une fille, d’origine zouloue, que mon mari et moi avons adoptée alors qu’elle n’était qu’un bébé. Elle vit avec nous ici en Allemagne et je vois combien c’est difficile pour elle. Elle a un passeport allemand alors que je n’en ai pas et, malgré cela, elle est traitée d’une façon dont je ne suis pas traitée. Je suis plus âgée, cela joue sans doute, mais je vois la transparence du racisme.

Vous savez, j’ai appris dès mon plus jeune âge comment l’apartheid affectait la vie des gens. Car, bien que les Juifs aient été considérés comme des Blancs, ils n’étaient pas complètement acceptés par les Afrikaners. Évidemment, ils avaient des privilèges que les Noirs n’avaient pas, mais mon père avait la peau très foncée et parfois nous devions partir ou nous n’étions pas autorisés à nous asseoir à certains endroits à cause de cela. J’ai donc expérimenté ces diverses situations qui m’ont imprégnée.

Pensez-vous que, contrairement à l’Afrique du Sud qui a connu l’apartheid et le mouvement de libération, le racisme en Europe est plus diffus et moins conscientisé ?

Robyn Orlin crédit Jérôme Séron 2Robyn Orlin : Oui. J’ai été atterrée pendant des réunions autour de ma pièce sur Louis XIV (Oh Louis…, NDLR) de découvrir combien peu de Français connaissaient le Code noir. J’ai été très étonnée d’entendre des gens éduqués me dire qu’ils avaient entendu parler du Code noir mais qu’ils ne l’avaient pas étudié à l’école. Il y a beaucoup de choses que je n’ai pas apprises à l’école ! Mais en effet, le racisme est très présent en Europe.

L’autre jour, je conduisais avec ma fille dans le quartier de Kreuzberg à Berlin. Je n’ai pas remarqué que le sens de la circulation avait été modifié pour deux jours et je me suis engagée sur la mauvaise voie. La police était derrière moi : ils m’ont arrêtée et ils ont vu cette femme blanche avec cette grande fille noire. Ils ont voulu savoir si nous avions de la drogue. Dieu merci, je n’avais rien ! Mais c’était très choquant pour moi. J’ai 60 ans, ma fille en a 14, j’ai mon permis de conduire, je suis en règle… La situation en Europe est complexe, mais le racisme est présent, assurément. J’en fais l’expérience continuellement avec ma fille.

Dans And so you see…, vous traitez, entre autres, d’homophobie et de «viols correctifs» sur les lesbiennes, c’est bien cela ?

Robyn Orlin : Quand j’ai commencé à travailler sur cette pièce, je voulais vraiment traiter du sort des lesbiennes en Afrique du Sud, en particulier des lesbiennes noires, des lesbiennes de couleur. Parce que je pense que c’est très dur pour elles d’être ce qu’elles veulent être dans ce pays. Les lesbiennes sont régulièrement violées et tuées. C’est quelque chose dont on doit vraiment parler mais je me suis rendu compte en travaillant avec Albert (Ibokwe Khoza, l’interprète de And so you see…, NDLR) que nous ne partions pas dans la bonne direction.

Il y a tant à dire sur le viol en Afrique du Sud. Beaucoup de femmes qui siègent au Parlement sud-africain aujourd’hui n’ont jamais parlé du fait qu’elles avaient été violées, toutes les nuits, dans les camps de l’ANC (African National Congress, le parti politique de Nelson Mandela, NDLR). Pas parce qu’elles étaient lesbiennes, mais parce que c’était des femmes. Elles n’en parlent toujours pas. Cela vous donne une idée de combien cette époque est encore proche.

Avec Albert, nous avons donc pris une direction différente. Nous parlons d’un autre type de viol, du viol de l’Afrique par le colonialisme. Finalement, ce sujet des «viols correctifs» – ces femmes violées parce que les hommes n’acceptent pas qu’elles soient lesbiennes – n’est pas abordé dans la pièce comme nous pensions le faire au départ. Il y a tellement d’histoires à raconter à ce sujet, je pense qu’il mérite une pièce qui lui soit dédiée.

Pouvez-vous nous parler un peu plus d’Albert Ibowke Khoza, l’interprète queer aux multiples facettes du solo And so you see… ?

Robyn Orlin : Il incarne la nouvelle génération de Sud-Africains. L’ancienne génération a vraiment été foutue en l’air par l’apartheid. Nous avons tous été bousillés par l’apartheid. Albert fait partie de cette nouvelle génération qui n’a pas peur de regarder les choses en face. Il est encore jeune, mais il a un esprit très aiguisé et une bonne énergie. C’est très intéressant de travailler avec lui. C’est un sangoma (guérisseur, NDLR) mais aussi un acteur, un danseur, un chanteur : il travaille à partir de tous ces éléments. Et j’ai essayé d’exploiter toutes ses facettes.

Je ne voulais pas faire une sorte de cérémonie sur scène, parce que je ne crois pas que ce soit l’endroit adéquat pour cela. À une ou deux reprises, il est entré dans une sorte de… Je ne sais pas comment appeler cela. Il est entré en contact avec ses ancêtres et est entré en transe, mais il sait comment en sortir. C’est une personne très mystique, très connectée. Je respecte beaucoup cela et c’est un aspect avec lequel je voulais travailler sans corrompre qui il est.

Pensez-vous que les identités plurielles d’Albert Ibowke Khoza (gay, chrétien, sangoma, artiste protéiforme…) soient représentatives de la multiplicité de l’Afrique du Sud aujourd’hui ?

Robyn Orlin : Je pense que c’est représentatif de la multiplicité du monde, pas seulement de l’Afrique du Sud. Il y a beaucoup de personnes qui n’acceptent pas qu’on ne puisse pas vraiment mettre les gens dans des cases. Ce que j’aime chez Albert, c’est qu’il célèbre son corps. Il accepte complètement qui il est.

Vous semblez un peu déçue par l’Afrique du Sud aujourd’hui, politiquement parlant. Qu’en est-il réellement ?

Robyn Orlin : Vous abordez un sujet très difficile, là. La route est encore longue. Des inégalités persistent vraiment en Afrique du Sud. Pendant longtemps, les inégalités ont été entre Blancs et Noirs. Elles existent toujours car les Blancs continuent de détenir beaucoup de pouvoir, beaucoup de richesses. Mais il y a aussi maintenant une classe supérieure noire qui se concentre sur ses propres intérêts. On le voit surtout dans des zones comme la province du Cap Oriental où il y a des Noirs très riches et des Noirs très pauvres et on se demande alors ce qui est arrivé au mouvement de libération.

La lutte anti-apartheid était à mes yeux une lutte marxiste, socialiste. Mais quand l’apartheid a été démantelé, ce projet n’a pas été mis sur pied. La rue n’a jamais vraiment été rendue au peuple. Il y a beaucoup de déception, beaucoup d’avidité et cela m’inquiète. Le peuple, qui s’est vraiment battu pour le changement, profite-t-il de ce changement autant que le gouvernement ?

Sur une note plus positive, on voit beaucoup de danseurs, danseuses et chorégraphes sud-africains sur les scènes européennes : Via Katlehong, Dada Masilo… Cela ne signifie-t-il pas que quelque chose de nouveau est en train d’émerger ?

Robyn Orlin : Si, parfaitement. Quelque chose de nouveau est en train d’émerger et va continuer à émerger. Ce que je trouve intéressant, c’est que beaucoup de Noirs veulent devenir danseurs de ballet, alors que le ballet était l’art de l’oppresseur. J’aimerais voir plus de chorégraphes noirs travailler avec des danseurs noirs et blancs, mais c’est une phase d’adaptation qui est en cours. Il y a une nouvelle génération qui émerge. Gregory (Maqoma, de Via Katlehong, NDLR), Mamela (Nyamza, danseuse et chorégraphe, NDLR) et Dada (Masilo, NDLR) en sont les fers de lance. Et ça continue de bourgeonner : l’Afrique du Sud est un vaste pays avec une grande variété de productions chorégraphiques.

 

 

Festival Sens Dessus Dessous, du 22 février au 5 mars

And so you see…, les 2 et 3 mars

À la Maison de la Danse, 8 avenue Jean Mermoz-Lyon 8 / 04.72.78.18.00 / www.maisondeladanse.com

 

Photos © Jérôme Séron

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