L’Institut Lumière ressuscite l’ogre Fassbinder en programmant quatorze de ses films et une série télé inédite. Autant d’occasions de se replonger dans l’univers sans concession du génial et boulimique réalisateur allemand disparu en 1982…

On ne verra pas, dans la rétrospective que l’Institut Lumière consacre à Fassbinder, le dernier film du cinéaste, ce chef-d’œuvre pédé qu’est Querelle, incandescente adaptation du roman de Jean Genet. Rainer Werner Fassbinder a 37 ans quand il tourne cet indépassable testament où les marins se draguent, se désirent, se baisent et se battent dans des lumières orange. 37 ans à peine et déjà une quarantaine de longs-métrages derrière lui, sans compter les séries télé, les pièces de théâtre, les films des autres dans lesquels il joue, les scénarios qu’il a écrit… RWF est un ogre à l’appétit sans limites, une personnalité écrasante dont le génie boulimique a changé non seulement la face du cinéma allemand, mais le regard de l’Allemagne sur elle-même.

Lorsque Fassbinder apparaît, à la fin des années 1960, le cinéma allemand commence tout juste à s’extirper des limbes de l’après-guerre. Avec quelques autres, le jeune homme pressé entreprend de tout bouleverser. Avec Werner Schroeter, Volker Schlöndorff, Rosa von Praunheim, Peter Fleischmann…, ils créent le Neuer Deutscher Film, l’équivalent (en beaucoup plus politisé et social) de la Nouvelle Vague française. Ils entreprennent de relire l’histoire de leur pays et les échos de cette histoire hantée par la monstruosité nazie. Et ils le font bien souvent en traitant des minorités, les homosexuels en tête.

Un cinéma qui dénonce les oppressions

Plus que tout autre, le cinéma de Fassbinder va être celui où la violence sociale éclate, où l’hypocrisie de l’Allemagne face à son passé est exposée, où il n’y a pas de frontières, pas de hiérarchie entre les états du désir. Avec sa troupe d’acteurs et d’actrices composée en partie de ses amants et de ses maîtresses, Fassbinder fait surgir un cinéma comme on n’en avait jamais vu, d’une modernité formelle et thématique assez folle alors même que le réalisateur revisite les formes du 7ème art les plus classiques, le mélodrame en tête.

Par quelque bout qu’on la prenne, l’œuvre gigantesque de Fassbinder ne traite pourtant que d’une chose, sans cesse résurgente, dans tous les cadres, tous les contextes, toutes les histoires : l’oppression. La domination. Quelle soit économique, sociale, raciste, sexiste… De Tous les autres s’appellent Ali à La Troisième génération, RWF ne cesse d’appeler à la résistance, à la révolte, à la révolution. Ses films sont des bombes qui explosent dans la bourgeoise et conformiste République Fédérale d’Allemagne des années 70, confite dans sa réussite économique et ses accommodements avec le passé. Les grands mélos portés par des figures féminines que signe alors Fassbinder – La Femme du chef de gare, Lola, une femme allemande, Le Mariage de Maria Braun, Lili Marleen ou Le Secret de Veronika Voss – déchirent splendidement le voile de ces apparences trompeuses.

Une série télévisée inédite en France au programme

Fassbinder est un désespéré – n’est-ce pas d’ailleurs le titre d’un de ses films les plus sombres, Despair ? – à la lucidité ravageuse, un grand amoureux qui ne croit pas à l’amour formaté dans le cadre du couple. Sa vie en est l’illustration. Et son cinéma une dénonciation constante. Le couple chez lui – qu’il soit hétéro (Martha), gay (Le Droit du plus fort), lesbien (Les Larmes amères de Petra von Kant)… – est une impasse. C’est le lieu le plus impitoyable de l’oppression, celui où le fort étouffe le faible et où le dominé se laisse mener à l’abattoir, avec une forme de résignation lasse, de lâche abandon au mythe amoureux. Ainsi dans L’Année des 13 lunes, ce film terrible où, par amour, une femme trans a accepté une opération de réassignation sexuelle, ce qui ne l’empêche pas d’être rejetée, méprisée par l’objet de son adoration.

La rétrospective va permettre de redécouvrir cette puissance du cinéma de Fassbinder. Elle va aussi donner l’occasion de découvrir la force visionnaire du cinéaste qui, dès les années 70, avant bien d’autres, avait compris le rôle majeur des séries télévisées. Il en a signé plusieurs, dont l’éblouissant Berlin Alexanderplatz. L’Institut Lumière en programme une, inédite jusqu’alors en France : Huit heures ne font pas un jour.

 

Rétrospective Rainer Werner Fassbinder, du 5 mai au 1er juillet à l’Institut Lumière, 25 rue du Premier Film-Lyon 8 / 04.78.78.18.95 / www.institut-lumiere.org

La série Berlin Alexanderplatz (1980) de Rainer Werner Fassbinder est disponible en streaming sur le site d’Arte jusqu’au 07 août 2020.

Photo de Une : Rainer Werner Fassbinder à la Mostra de Venise en 1980 © Wikimedia Commons
Photo 1 : Querelle (1982)
Photos 2 et 3 : Le Droit du plus fort (1975)
Photos 4 et 5 : L’Année des treize lunes (1978)
Photo 6 : Huit heures ne font pas un jour (1972)

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