Militante féministe en lutte contre la grossophobie, Daria Marx a cofondé Gras Politique. Ce collectif a notamment publié une liste de soignant·es safes et non-safes, selon leur comportement avec des personnes obèses ou en surpoids. Discrimination encore peu connue et comprise en France, la grossophobie fait pourtant son entrée dans l’édition 2019 du dictionnaire Le Robert illustré, qui paraîtra le 28 juin. Surtout, elle est analysée dans le livre «Gros» n’est pas un gros mot, écrit par Daria Marx et Éva Perez-Bello, publié aux éditions Flammarion en mai.

Comment expliquez-vous que la grossophobie soit une oppression moins connue que le racisme ou l’homophobie ?

Daria Marx : Je pense que cela provient du fait que, dans l’imaginaire du grand public, être gros·se est une question de volonté. C’est pour cela que la grossophobie n’est pas vraiment vue comme une discrimination. On se dit : «ils n’ont qu’à se bouger, ils n’ont qu’à faire quelque chose». Quand on est noir·e ou homosexuel·le, on n’a pas le choix : c’est comme ça et on ne remet pas cela en cause. Alors que pour les gros·ses, on se dit : «ils/elles n’ont qu’à changer».

Parle-t-on plus de grossophobie aux États-Unis qu’en France ?

Daria Marx : Oui. D’une part parce que la proportion de personnes grosses est beaucoup plus importante aux États-Unis. Et puis, là-bas, la lutte contre la grossophobie est bien plus implantée, il existe un vrai mouvement. Dans les universités américaines, il y a des queer studies mais aussi des fat studies. C’est donc quelque chose qui existe même dans le milieu universitaire.

C’est ce manque de visibilité en France qui vous a donné envie de fonder le collectif Gras Politique ?

Daria Marx : Avec Éva Perez-Bello, on a fondé ce collectif car nous sommes toutes les deux des militantes, à la fois pour les droits des personnes LGBTI et pour ceux des femmes. On s’est rendu compte que dans aucune de ces deux sphères militantes, on ne prenait en compte la grossophobie. Or, nous sommes grosses toutes les deux, donc c’est véritablement un manque qui nous pesait, parce qu’on voyait bien qu’il y avait quelque chose à faire et à défendre.

C’est de cette même volonté qu’est né votre livre Gros” n’est pas un gros mot ?

Daria Marx : Oui. Aux États-Unis, il y a déjà pas mal de littérature sur les discriminations concernant les personnes grosses ou obèses. En France, ce n’est pas du tout le cas. À part les travaux du sociologue Jean-François Amadieu, qui traitent de la discrimination à l’apparence, il n’existe pas beaucoup d’écrits sur ce thème-là. Quand on a commencé à discuter de notre ouvrage avec l’éditeur Flammarion, on a vraiment eu envie de définir ce qu’était la grossophobie dans un livre et d’en faire quelque chose de pédagogique, afin que les personnes non-concernées puissent se rendre compte de ce qu’est cette discrimination.

Votre livre est effectivement accessible et facile à lire. Vous souhaitiez que l’ouvrage s’adresse au plus large public possible ?

Daria Marx : Oui, c’était une volonté de notre part, que ce soit accessible aussi bien au niveau du contenu que du prix. Je suis très contente que ce soit ainsi. C’est en détruisant un par un les clichés qui se trouvent dans la tête des gens que l’on peut faire reculer la grossophobie. On avait vraiment envie d’expliquer, de déconstruire les clichés qui entourent l’obésité. Nous voulions aussi expliquer pourquoi et comment la grossophobie nuit aux obèses et aux personnes en surpoids. Je pense que c’est en étant le plus pédagogique possible que l’on peut y arriver.

Portraits de Daria Marx et Eva Perez

En janvier ont eu lieu les premiers États généraux de la lutte contre la grossophobie. Cela veut dire que ce sujet devient de plus en plus visible en France ?

Daria Marx : Il est vrai qu’en décembre et janvier se sont déroulés deux événements très importants. En décembre, la mairie de Paris a organisé la première journée de lutte contre la grossophobie. C’est un pas considérable car c’est la première fois qu’une institution de la République s’intéresse à la grossophobie, nomme cette discrimination et lance une campagne de sensibilisation via des affiches dans tout Paris. Donc c’était très bien. Et puis en janvier, on a organisé les États généraux de la lutte contre la grossophobie, ce qui nous a permis de créer des relations inter-associatives et de voir sur quel·les allié·es on pouvait s’appuyer. Cela a impulsé un mouvement intéressant.

Dans votre livre revient souvent la question de la culpabilisation et de l’infantilisation des personnes grosses. Comment expliquez-vous ces phénomènes ?

Daria Marx : On a l’impression que nos corps, les corps des gros·ses, appartiennent à tout le monde. C’est comme si tout le monde pouvait, avait le droit et même devait conseiller les personnes grosses, les aider, les sauver. Tout le monde se prend un peu pour un médecin ou pour un diététicien quand il rencontre un·e gros·se. Je ne compte pas le nombre de fois où on m’a dit : «moi, mon oncle a fait tel régime», «tu devrais faire ça pour maigrir» ou encore «mets-toi au yoga». On nous conseille comme si nous-mêmes ne nous rendions pas compte que nous étions gros·ses. Or, on est dans notre peau tous les jours, on sait très bien qu’on est gros·se. Généralement, on sait aussi pourquoi on l’est.

Nous ne sommes pas des enfants, nous ne découvrons pas notre obésité ou notre surpoids. Souvent, en plus, on a fait beaucoup de choses pour essayer de ne plus être en surpoids ou obèse. Nous rappeler qu’on devrait faire quelque chose, c’est nier tous les efforts qu’on a pu fournir avant. C’est très douloureux et déstabilisant.

Vous évoquez aussi la précarisation de gros·ses avec le lien entre la situation économique et le surpoids.

Daria Marx : Si on superpose les cartes du chômage et de l’obésité en France, on constate que ce sont les mêmes territoires qui sont concernés. Il est assez simple de comprendre que quand on a très peu d’argent, une famille à nourrir, que l’on travaille et que l’on est occupé·e la journée, on va s’orienter vers de la nourriture industrielle moins chère et plus nourrissante sur le moment, ce qui est évidemment un facteur d’obésité. Dans certains milieux précaires, le repas est le seul moment où l’on peut se faire plaisir parce qu’on n’a pas les moyens de se faire des cadeaux, de partir en vacances, etc. Si les États-Unis comptent tellement de personnes en surpoids et obèses actuellement, c’est bien parce qu’ils sont en pleine crise économique et que beaucoup de monde se tourne vers de la nourriture pas chère et mauvaise pour la santé.

Vous expliquez que les mouvements féministes et LGBTI ne prennent pas suffisamment en compte cette grossophobie, ce qui est assez paradoxal lorsque l’on songe à leurs combats en faveur de la réappropriation des corps.

Daria Marx : Effectivement, même dans les milieux féministes, la grossophobie n’est pas prise en compte comme une discrimination. C’est un vrai problème. En France, le fait que les associations féministes les plus importantes soient blanches et bourgeoises conduit, je pense, à un manque de volonté de prendre en compte certaines formes de discriminations. Aujourd’hui, dans le milieu LGBT et queer, les consciences commencent à se réveiller, ce qui est vraiment chouette. J’ai passé, avec d’autres militantes, presque tout l’année à faire des événements dans le milieu queer pour le sensibiliser à ce problème. Je pense que le féminisme queer est beaucoup plus à même de comprendre la grossophobie, car c’est un féminisme qui interroge l’identité de genre et les normes des corps. Tandis que dans le féminisme LGBT, ce n’est pas forcément le cas

Quels sont les ouvrages traitant de la grossophobie que vous recommanderiez ?

Daria Marx : En français, on trouve l’ouvrage de Gabrielle Deydier sorti l’année dernière, On ne naît pas grosse, dont on avait beaucoup parlé. En anglais, un podcast de la bloggeuse Jes Baker, Landwhale, est sorti récemment. C’est très accessible. Elle a par ailleurs écrit un livre très bien, Things No One Will Tell Fat Girls (2015). Enfin, je recommande Health At Every Size de Linda Bacon (2010) qui est aussi un ouvrage très intéressant.

 

«Gros» n’est pas un gros mot de Daria Marx et Éva Perez-Bello (éditions Flammarion)

 

Photos : Daria Marx et Éva Perez-Bello © Astrid Di Crollalanza pour Flammarion

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