Éliane Viennot, surnommée la « papesse de l’écriture inclusive » par Le Figaro en 2017, publie Le Langage inclusif : pourquoi, comment ? dans lequel elle revient sur les arguments assénés par ses opposant·es. L’ouvrage est efficace, drôle et irrévérencieux, sert un argumentaire implacable et offre des solutions concrètes à adopter afin que le langage inclusif soit enfin appliqué sans effroi.


Vous êtes à l’initiative du manifeste publié dans le magazine
Slate en novembre 2017 et signé par 314 enseignant·es déclarant ne plus enseigner la règle du « masculin l’emporte sur le féminin ». En tant que cheffe de fil de ce mouvement, pouvez-vous nous dire quelles en ont été les suites concrètes ?  
Si on regarde les choses uniquement sous l’angle de la règle des accords enseignée à l’école, on a presque gagné. Mais du point de vue des autorités, malgré le fait que des syndicats, des inspecteurs et inspectrices se soient montré·es favorables et que 30 000 personnes aient signé la pétition de soutien, le Ministre s’est déclaré contre et la réforme est bloquée. On attendrait qu’il mette en place une commission de réflexion, ce serait vraiment le minimum.  

 

La polémique a fait couler beaucoup d’encre, et a aussi délié des langues fielleuses de la part d’intellectuel·les, journalistes ou académicien·nes. On a parlé de « péril mortel », de « page qui aurait de l’eczema », de « massacre de la Joconde avec un couteau équitable », de langue « défigurée »,  de mots « écartelés »… Comment expliquez-vous cette violence verbale envers le langage inclusif ? 
Je pense que la polémique de l’automne dernier a un peu tout mélangé : on est parti en guerre contre le point médian n’ayant pas forcément compris de quoi il s’agit quand on parle de langage inclusif, le réduisant au fait de voir des mots tronqués. Il faut avoir à l’esprit que derrière ces invectives, se cachent des forces organisées depuis la Manif pour tous et qui montent au créneau dès qu’on touche à la mise en cause des stéréotypes de genre à l’école. La polémique a donc surtout été instrumentalisée par l’extrême droite. 


Oui, mais parmi ses détracteurs, on trouve des linguistes aussi… Comment expliquez-vous qu’on puisse avoir de telles lacunes en matières d’histoire de la langue ?

Ce sont surtout de faux linguistes, qui se prennent pour des linguistes. Il n’y a pas un seul linguiste à l’Académie ! Et puis des journalistes qui parce qu’ils ont fait deux fois la Dictée de Pivot se croient linguistes ! Car les vrais linguistes ont dit qu’ils se trompaient : 77 d’entre eux ont protesté contre l’Académie en disant qu’elle n’avait aucune leçon à leur donner car la langue ne fonctionne pas comme ils le croient. 

 

« La polémique sur l’écriture inclusive a été instrumentalisée par l’extrême droite»

 

A contrario, aujourd’hui l’écriture inclusive fleurit ça et là, les gens s’en emparent et la façonnent un peu à leur sauce. Cette plasticité de la langue vous paraît-elle insécurisante ou plutôt fertile ? 
En fait, ce qui est aujourd’hui en expérimentation, ce n’est pas la langue finalement, ce sont des abréviations, à savoir des choses techniques qui ne touchent pas à la langue. Comment coupe-t-on le mot ? Savoir comment on va écrire « intellectuel·les » au pluriel, reste le mot « intellectuel·le », on ne touche rien. Qu’on mette des tirets, un point ou deux, c’est technique, on ne touche pas à la langue.
 

Eliane Viennot - le langage inclusifL’écriture inclusive propose toutefois des néologismes, « touste » par exemple… 
Oui, mais très peu finalement ! En revanche, les doublets « toutes et tous » sont à présent énormément adoptés. Et encore une fois, là, on ne touche pas à la langue ! On a seulement besoin de se libérer de la peur de parler au féminin, mais dire « les acteurs et les actrices » par exemple, ce n’est pas une nouveauté.

 

Donc en plus de ne rien changer, loin d’être un appauvrissement, le langage inclusif est un véritable enrichissement de langage ? 
Bien sûr. De vocabulaire d’abord, car les mots féminins qui avaient disparu sont remis en circulation. De plus, on gagne en précision car lorsqu’on parle au masculin les énoncés sont ambigus, on ne sait si le référent inclut des femmes ou non. La souplesse des accords est aussi un enrichissement. Autrefois dans une énumération on pouvait choisir un accord avec un mot qui n’était ni le dernier, ni du masculin, qui pouvait être au milieu du lot car on l’estimait être le plus important, c’est une richesse. 

 
L’écriture inclusive est donc à la fois plus simple d’application pour les enfants, un enrichissement, un gain de précision pour notre langue et permet d’avoir une vraie réflexion sur la langue ? 
Exactement. Et les expériences témoignent de l’intérêt des enfants à connaître son histoire. Ils comprennent très bien à quoi l’on joue, ça les fait penser, ça les mobilise sur la grammaire, ils voient qu’il y a un rapport avec la vie, la réalité, la société… 
 

Connaît-on concrètement les effets du point médian sur la lecture, en particulier pour les écoliers et écolières ? Des études ont-elles déjà été faites ? 
Pas encore que je sache, mais cela a été fait sur les nouveaux noms et les doubles flexions pour mesurer à quel point utiliser des mots féminins mobilise des images d’homme ou de femme. Lorsqu’on demande « pouvez-vous me donner deux noms de champions olympiques ? », puis « deux noms de personnes ayant gagné un championnat »… On s’aperçoit, qu’à la première question, on répond systématiquement des noms d’hommes, qu’à la seconde, davantage de noms de femmes sont cités : une manière de prouver au grand public ce que les linguistes savaient déjà.

 

« On ne peut pas faire peur avec un point médian pendant des années ! »

 

On lit aussi dans votre essai qu’à l’issue d’une expérience menée en 2007 sur les effets du trait d’union sur la lecture, « sa vitesse revient à la normale dès la seconde occurrence » … 
Effectivement, au début, on trouve cela curieux, la lecture en est un peu ralentie, mais au bout de trois phrases, les gens comprennent le fonctionnement et leur vitesse de lecture redevient normale. 

 

Mais vous ne pensez pas qu’il y a tout de même une intimidation, une réticence à utiliser ce point médian du fait qu’il s’agit d’un signe nouveau, donc délicat à manier ? 
Bien sûr que c’est nouveau. Mais un jour on a aussi proposé des cédilles et on a fini par les adopter. Surtout que d’ici la fin de l’année nous aurons de nouveaux claviers avec un point médian intégré, donc le problème n’existera plus. 

 

Il me semble toutefois qu’il y a toujours ce soupçon de féminisme dissimulé derrière un acte prétendument militant, comme si on inquiétait les gens avec ce point médian… 
Oui, parce que cela vient des féministes, donc cela a été diabolisé. Mais bientôt, le point médian deviendra normal. La plupart des gens à l’université l’ont adopté. Des entreprises, des administrations, des municipalités sont passées entièrement en écriture inclusive, même la SNCF. On ne peut donc plus l’analyser comme un truc de gauchistes ou de féministes. Les réac’ y sont allés très fort à l’automne dernier, mais on ne peut pas faire peur avec un point médian pendant des années.

 

« La dernière grande bataille c’est « l’homme », qu’il faut chasser et remplacer par « l’humain » »


Eliane ViennotVous avez parlé de son adoption dans les universités, des personnes qu’on pourrait qualifier de doctes. Mais on peut se demander s’il n’est pas discriminant pour les classes les plus modestes. Le langage in
clusif est-il un langage d’élite, des études ont-elles été faites sur sa perception par les classes les moins éduquées ? 
On a prouvé, en octobre dernier, que le peuple trouve normal de dire « la juge » ou « la prof ». Dire « le prof » ou « Madame le proviseur », les titres au masculin, au contraire, c’est un jargon d’élite ! Une enquête a été faite avec le mot « écrivaine » : plus on s’adresse aux classes les plus populaires, plus les gens trouve son utilisation normale. Le problème entre les élites et le peuple, c’est la maîtrise de la langue. Et c’est un autre débat.

 

On peut aussi penser que c’est élitiste de donner la primauté aux mots historiques plutôt qu’à ceux inventés par les Québécoises, non ? 
Au contraire, c’est populaire ! Car si on a utilisé pendant des siècles « autrice » ou « professeuse », c’est bien que c’est le mot qui vient à la bouche de n’importe quelle personne pas forcément lettrée. 

 

Oui, mais aujourd’hui les gens ont du mal à dire « autrice », ce n’est pas naturel, car outre la nouveauté, ils ont aussi l’impression d’utiliser un mot de langage soutenu, alors qu’ « auteure » pose moins de problème… 
Ce mot dérange moins, car ça ressemble au masculin. Parce que quand ils disent « auditrice » ou « actrice » ils ont l’impression de parler la langue des élites ? Le mot normal et populaire, c’est « autrice ». C’est « rapporteuse », «proviseuse ».

 

Pour finir, il reste donc à réintroduire l’usage de ces mots-là, et que reste-t-il encore à obtenir ? 
La dernière grande bataille c’est « l’homme », qu’il faut chasser et remplacer par « l’humain ». Qu’on arrête de nous dire « l’homme est bavard », la femme aussi. Et surtout « les droits de l’homme » bien entendu : la France doit rejoindre le lot commun et dire « la personne humaine », « les droits humains » comme tous les autres pays. Cela promet une sacrée bagarre ! 

 

Le Langage inclusif : pourquoi, comment ? d’Éliane Viennot (Éditions iXe) 

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