Publié en 1967 aux États-Unis, le deuxième roman de John Rechy, Numbers, vient de paraître aux éditions Laurence Viallet. Un roman hypnotisant.

John Rechy écrit jeunehomme. Johnny Rio, son héros, est un jeunehomme, et les garçons qu’il séduit inlassablement au fil de Numbers, tous ces anonymes, ces numéros avec lesquels il baise dans les allées du Parc jusqu’à atteindre le fatidique 30 qui marquera sa victoire, tous ces garçons sont des jeuneshommes

Numbers est un livre obsessionnel, un vertige presque absolu, avec la jeunesse, la beauté, le corps sculpté et le sexe comme horizons. Jeunehomme, un seul mot, pour bien dire ce qui meut Johnny Rio dans ce road movie qui commence sur une route hantée par d’étranges oiseaux menaçants et qui va bientôt s’immobiliser lorsqu’il retrouve ce Los Angeles fui trois ans plus tôt : la peur panique de ne plus être un objet de désir, un fétiche, la peur de retrouver dans le miroir le grinçant visage qu’il a un jour aperçu et qui l’a fait se retirer loin de la ville, ce double abimé de lui-même, ce fantôme vieilli que, Dorian Gray moderne, il refuse de devenir.  

Numbers est ainsi la fuite en avant de ce jeunehomme taraudé par l’angoisse : celle de ne plus plaire, autant dire celle de mourir. Il n’y a pas d’avenir dans ce monde si on n’y est plus un jeunehomme.  

 

Époustouflant

John Rechy, dont on ne connaissait guère ici — et encore, le livre n’est plus disponible depuis des années — que l’extraordinaire Cité de la nuit, un des plus grands romans pédés US des sixties, a écrit Numbers en 1967, et il aura fallu attendre un demi-siècle pour découvrir la puissance ravageuse de ce roman vortex dans lequel Johnny Rio est irrésistiblement aspiré. Rechy nous fait replonger dans le Los Angeles de la drague à ciel ouvert, dans la topographie homosexuelle d’une ville dont la municipalité avait déjà entrepris de chasser tapins et homos anonymes de ses plages, de ses jardins publics, de ses cinémas, de ses trottoirs pour les cantonner — jusqu’à quand ? — dans le labyrinthe du Parc, ce lieu où Johnny se perd en tentant de retrouver, en comptant et recomptant les pipes qu’on lui procure, la certitude d’être encore, encore une heure, encore un jour, encore dix, l’irrésistible jeunehomme qu’il était lorsqu’il se prostituait.  

Numbers est un livre magnifique sur une certaine vie gay bien sûr, mais c’est bien plus que cela. C’est un livre époustouflant tout court, porté par un style qui flamboie lorsqu’il décrit les ciels, les lumières, les décors urbains, et qui hypnotise lorsqu’il s’agit de suivre les rondes sans fin — jusqu’à quand ? — du si beau Johnny Rio, si perdu dans ses calculs, si seul… 

 

Numbers de John Rechy (Editions Laurence Viallet) 

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