70 A ! C’est le soutien-gorge premier âge que l’on trouve en rayon en 2018… Aussi minuscule qu’un vêtement de Polly-Pocket, rembourré pour épouser la triade injonctive imposée aux seins des femmes sexualisés dès 8 ans : ronds, fermes et hauts. Retour sur cet instrument d’oppression symbole séculaire d’une féminité… objectivée.

 

De la bandelette au « décolletage » 

Symbole de fécondité dans l’Antiquité grecque, puis romaine, les premières formes de soutien-gorge sont des bandes de tissus (le mastodéton en Grèce ou le mamillare en cuir à Rome) qui cultivent une certaine androgynie et dissimulent une féminité impudique. Il faut attendre le XIIe siècle pour que l’idée de mettre ses seins en valeur vienne à l’esprit des pécheresses qui commencent à ajuster leurs étoffes. Apparaissent alors les premiers laçages (la cotte, la gourgandine) pour souligner la poitrine. À la Renaissance l’idée d’embellissement et de séduction devient plus prégnante : les seins sont remontés par des ceintures, le « décolletage » émerge. Le corset, fabriqué avec des buscs de bois ou de nacres assez larges, surgit pour comprimer tout ça et imposer ordre, maintien et rectitude : c’est le début de la beauté féminine perçue comme statique. 

 

De la baleine à l’habitacle 

Au XVIIe siècle, naissent les premiers signes de l’idéal de minceur, on intervient sur le corps, comme on taille les massifs de Versailles. Au XVIIIe siècle, le libertinage et les lumières de la Raison éteignent peu à peu les sermons, les décolletés s’approfondissent, les tétons manquent de s’échapper soutenus par des corsets légèrement plus souples (en fanon de baleine) qui mettent en valeur seins et hanches. Les femmes ne sont plus qu’ornement, elles ont aussi une fonction : enfanter. Symbole absolu de l’oisiveté aristocratique, le corset est interdit après la Révolution mais sera rétabli à la Restauration, et deviendra quasiment orthopédique. Ajoutez-y, à la fin du XIXe, le « mammif » (coussinets pour les seins), la crinoline (bien lourde et encombrante), la jarretière et les jarretelles et vous voilà appareillées pour incarner l’inutilité absolue de la condition féminine. 

 

Du soutien-gorge au soutif 

En 1887, Herminie Cadolle, amie de Louise Michel a l’idée de bretelles pour soutenir le corset par le haut, raccourcit le bas et invente l’ancêtre du soutif. La première guerre achèvera cette révolution : dur, dur de fabriquer des munitions gainées dans du métal. En 1930, le soutien-gorge s’impose aux USA, les formes, les matières, plus souples, se diversifient et les poitrines orgueilleusement hautes, rondes et énormes s’exposent comme pouvoir consolant et symbole maternel. L’idéal du sein rond, ferme et haut perdure avec le « Rio » (le « corbeille » des années 80), le body en lycra ou le Wonderbra. Dans les années 90, la lingerie confortable (coton, velours) et raffinée (motifs, rubans, nœuds) apparaît pour s’adapter aux femmes multifaces : sauvageonne le matin, femme fatale le soir jusqu’au soutif-coton rembourré proposé aux ados aujourd’hui. 

 

Se réapproprier nos seins 

Les questions de confort du port du soutien-gorge, de l’impératif de décence et leurs réponses, sont propres à chacune, mais ne doivent être dictées ni par le capitalisme, ni par le regard scrutateur des hommes, l’argument sanitaire du maintien étant à présent désuet. Il convient alors de désobjectiver les seins, de les appréhender dans leur dimension subjective, personnelle (qu’elle soit érotique, esthétique, maternelle ou autre), de faire éclater leur diversité comme autant d’individualités pour qu’enfin, ils nous appartiennent. 

 

Lectures : 

Le Corps des Femmes, la bataille de l’intime de Camille Froideveaux-Metterie (Philosophie Magazine Éditeur) 

On Female Body Experience par Iris Marion Young (Oxford University Press) 

Le Sein dévoilé de Dominique Gros (Stock) 

 

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